Mise en Croix 

Bad Boys, Cowboys et Millionnaires
La série des Croix, Tome 2



C'est une fille de la ville.

C'est un garçon de la campagne.

Et leurs mondes vont s'entrechoquer.




Parce qu’il veut que justice soit faite, Eric Waters, l’appétissant cowboy, engage les Entreprises Cross pour découvrir l’identité de celui qui, depuis des décennies, menace et obsède sa famille. En faisant cela, il ne se doute pas qu’il va se donner corps et âme à cette fille de la ville dont il loue les services.

Fatiguée des sempiternelles mêmes affaires inintéressantes, Emma Cross, l’astucieuse détective privé se voit confier une mission à la hauteur de ses talents. Toutefois, garder son sang-froid face à son employeur aux muscles saillants sera une tâche plus difficile que prévue.

Il suffit que les chemins d’Emma et d’Eric se croisent pour que la fascination soit réciproque, mais mélanger travail et plaisir s’avérera plus risqué que prévu pour Emma, et plus trompeur que ce que l’honnête cœur d’Eric peut supporter.

Leur passé respectif, bâtis sur la peur le mensonge, ne les laissera pas en paix une seule seconde, et leur relation se verra mise à l’épreuve par leurs familles, leurs amis et leurs ennemis.

Lorsque la menace se profilera à l’horizon, la confiance et la sincérité ne seront plus de mise, et les vies d’Emma et d’Eric se retrouveront sans dessus-dessous. 

Pourront-ils résister à la tempête et trouver un moyen de rester ensemble, ou alors devront-ils se résoudre à rester chacun l’un et l’autre dans leur monde ?

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La série des Croix

Un avant-goût de Mise en Croix 

Chapitre 1 ~ Emma

Cette nuit-là, je m’étais promis que ce serait la dernière fois que je faisais un pari avec ma meilleure amie. Se retrouver pratiquement nue dans les coulisses d’un club de strip-tease n’était absolument pas le genre de situation dans laquelle j’imaginais me retrouver un jour. Les deux joyaux qui cachaient le bout de mes seins brillaient de mille feux et mes éblouissantes parties intimes commençaient à me gratter. Ma tenue donnait une toute nouvelle dimension à l’expression "se faire un vajazzling".

Dans quoi est-ce que je me suis encore fourrée?

— Arrête-donc un peu de trembler comme une feuille. Tu vas casser la baraque !

Grace, ma meilleure amie, avait de la chance que je l’aime comme une sœur – sinon, elle se serait pris mon poing dans la figure.

— C’est la dernière fois que je t’écoute. Si jamais Tristan ou Julian ont vent de tout ça, ils me feront la tête pendant des mois. Ils m’ont fait suivre partout !

— Ils n’en sauront rien. Tes frères préfèreraient mourir plutôt que de se retrouver dans un endroit pareil, Emma.

— Ce n’est pas ça qui va me faire me sentir mieux ! Si jamais ça finit par se savoir, je t’en tiendrai pour personnellement responsable. Tu peux me rappeler pourquoi je me retrouve là ?

— Parce que tu disais que je n’arriverais jamais à me contenter d’un seul homme, et je t’ai prouvé le contraire. Aujourd’hui, c’est officiellement le premier anniversaire de notre rencontre. Allez, souris, Em’ !

Et Grace avait décidé de le fêter en me traînant dans cet endroit.

— D’ailleurs, tu ne devrais pas être avec Hunter ?

― Il travaille et ensuite il doit aller voir un ami dans une autre ville. Ça fait des mois qu’ils ne se sont pas vus. Et puis, Hunter m’a dit qu’il se ferait pardonner le weekend prochain. 

Génial !

La seule personne qui était réellement responsable de ce qui m’arrivait, c’était moi. C’était moi qui avait décidé de jouer ce foutu rôle d’entremetteuse, parce que je voulais absolument que ma meilleure amie trouve "l’homme idéal", celui qu’elle affirmait voir dans chaque membre de la gent masculine qui croisait son chemin, sans prévoir qu’elle tomberait follement amoureuse de Hunter. Je ne leur donnais pas plus d’un mois, deux à la limite. Et pourtant, me voilà ici un an plus tard à regretter mes paroles. La chance aidant, j’avais réussi à faire traîner ce pari pendant des mois, mais maintenant, j’allais devoir l’honorer.

Et avec une poussée rapide dans mon dos, je me retrouvai tremblante et hésitante sur le devant de la scène. Je me dis alors à mi-voix que j’aimerais vraiment être moins réceptive aux idées absurdes de mes amies. Je n’étais pourtant pas la dernière quand il s’agissait de commettre des folies, mais là, c’était vraiment trop, même pour moi. Et pourtant, Grace, qui était très au fait du genre de vie que j’avais menée durant ces deux dernières années, avait insisté pour que je lâche du lest et que j’aille voir à quoi ressemblait la vie hors de Manhattan. À l’époque du pari, elle n’avait pas jugé utile de me dire que je finirais dans un club de strip-tease miteux avec des buissons virevoltants roulant sur le parking. Il ne semblait pas y avoir trop d’hommes, c’était déjà ça. Ou bien alors, est-ce je m’illusionnais ? Est-ce que la salle s’était remplie pendant que Grace m’aidait à coller tous ces bijoux sur mes parties génitales ? Et si c’était vraiment le cas ? Mes yeux ne s’étaient pas encore habitués à la pénombre, alors je n’en savais encore rien.

J’avais à peine réfléchi à la façon dont j’allais rendre la monnaie de sa pièce à Grace ainsi qu’à mes deux autres traîtresses d’amies, que le silence qui régnait dans le club commença à singulièrement me troubler. Soit il n’y avait personne, soit j’étais vraiment en dessous de tout. Je n’avais même pas encore bougé mes hanches ou fait étinceler mes beaux bijoux qui descendaient le long de la raie de mes fesses et qui me faisaient office de culotte, et pourtant, j’aurais juré entendre les souris que j’avais vu tout à l’heure au bar grignoter des restes de nourritures.

La lumière blanche d’un projecteur fut braquée sur mon visage. Elle parcourut la foule qui me faisait face et me confirma qu’il ne restait plus une place de libre dans le public. Je sentis mon corps se liquéfier sous le coup d’une honte cuisante, parce que je savais que, dans cette salle, j’étais le centre de l’attention.

Et puis merde ! Je ferais aussi bien de faire de mon mieux.

C’était ma devise – rien qu’Emma n’aime tant que la perfection – et lorsqu’il s’agit de perfection, mieux vaut prêcher par l’exemple. La musique sortit des enceintes et je me mis à bouger mon corps suavement et en rythme, en me rapprochant du milieu de la scène et de son poteau en métal fraîchement lustré. J’avais pris quelques cours de pole dancing pour m’amuser – okay, peut-être plus que quelques cours – mais mes amis n’étaient pas au courant de ce petit secret. C’était peut-être pour ça que j’avais été si prompte à relever ce pari. Peut-être qu’au fond de moi je savais qu’à partir du moment où Grace aurait fait main basse sur Hunter, sa vie s’en retrouverait toute chamboulée et qu’elle oublierait tout de ce pari que j’étais sur le point d’honorer. Et, je le répète, ce n’était pas comme si, en temps normal, ma vie me donnait l’occasion de faire des choses aussi insensées. Mes frères qui me surprotégeaient et la réputation de l’entreprise familiale m’en défendaient. En tant que détective privé des Entreprises Cross, j’avais le devoir de me comporter d’une certaine manière. On attendait de moi que je sois prudente, mais je ne voulais rien savoir. Cela pouvait passer pour de l’arrogance, mais je rejetais la faute sur mes grand-frères si attentionnés. Comme j’étais la plus jeune et la seule fille, j’avais parfois l’impression d’avoir trois père au lieu d’un – car mes deux frères se révélaient deux fois plus attentifs avec moi que mon père.  

J’abandonnai cette pensée. Si je devais aller au bout de cette danse et ne pas me faire huer, il fallait que j’arrête de penser aux personnes qu’au fond de moi je tenais pour responsable de mes actions. Chez moi, la rébellion muette n’avait jamais cessé. Et tout ça pour quoi ? J’avais déjà perdu assez de choses comme ça dans ma vie, alors maintenant j’étais déterminée à en profiter un maximum jusqu’à ce que rejoigne David dans son repos éternel.

Je tournai autour du poteau métallique en l’agrippant avec ma main droite. La lumière se décala pour éclairer le sol, et ce fut à ce moment-là que je me rendis compte que la salle était pleine. Pour un établissement de la taille de ce trou miteux, cela représentait quand même quelques dizaines de personnes.

Putain de merde ! Je peux pas faire ça ! Une vague d’angoisse me submergea, descendant de ma poitrine nue via le milieu de mon estomac et jusqu’à l’endroit où se trouvaient mes bijoux étincelants. Je n’avais jamais échoué. Je n’échouais jamais. Je devais le faire  pour me prouver à moi-même que j’étais aussi courageuse et audacieuse que ma réputation de détective privé le laissait supposer. Je vous l’accorde, je vais rarement sur le terrain, mais lorsque c’est le cas, il n’y a rien ni personne qui puisse m’arrêter. Pas une seule affaire que je n’aie résolue ou refusée.

Les sifflets de mes amis assis au premier rang résonnèrent et me ramenèrent à ce qui se passait dans la salle.

Alors que j’étais en train de tourner une nouvelle fois autour du poteau, deux beaux yeux clairs assis à une table dans le coin attirèrent mon attention. Il était tout seul et il tenait une bouteille d’eau dans sa main.

Quelqu’un qui boit de l’eau dans un bar ?

L’homme portait une chemise à carreaux et un chapeau de cowboy qui, jusque-là, avait dû cacher son visage. Autrement, je n’aurais pas raté ces beaux yeux bleus, même à un kilomètre. Et avec sa peau mate, il ressemblait à un miracle génétique.

Sa façon primitive de me regarder, comme s’il voyait une femme pour la première fois, emplirent mes entrailles et mes joues d’une drôle de chaleur. J’étais habituée au regard masculin qui disait "Tu es trop bonne et je veux te baiser là, tout de suite". J’envoyais promener la plupart d’entre eux, mais cet homme-là avait quelque chose de différent.

Ses yeux étaient pleins d’égards envers moi, même s’il dévorait mon corps du regard. J’eus même l’impression de voir sa mâchoire se contracter, comme s’il préférait me soustraire aux regards plutôt que de me retirer mes bijoux pour voir mon corps nu. 

Balançant langoureusement mes hanches pour aller vers lui, je lâchai le poteau métallique pour me déplacer doucement vers le côté de la scène. Parfaitement consciente du fait qu’il aurait une vue imprenable sur mes plus beaux appâts et leurs ornements idéalement placés au beau milieu de ma personne, je soutins son regard. Je voulais voir sa réaction, et je me demandais s’il apprécierait autant que tous les autres hommes le spectacle. Je m’accroupis un peu plus en cachant mon intimité avec ma paume pendant que j’écartais les cuisses. Puis, lentement, comme si j’étais le jouet d’un serpent, je me mis à onduler en me relevant.

Les autres hommes dans la salle n’avaient plus aucune importance. Il n’y avait que moi et le cowboy – qui fronça les sourcils, se leva, et s’en alla.

C’est quoi ce bordel ?

Je revins vers le poteau en me déhanchant pour l’escalader, ce qui faisait partie du numéro que j’avais répété, en sachant pertinemment qu’à ce stade mes mais amis devaient certainement être bouche bée. Je balançai mes jambes au-dessus de ma tête en agrippant le poteau et je les enroulai autour du cylindre de métal en laissant le reste de mon corps, ce qui incluait aussi ma poitrine ferme, retomber gracieusement en arrière pendant que je regardais le public la tête en bas, à la recherche de mon homme mystère. Je finis par l’apercevoir au bar en train de vider un verre. Le charme brut qu’il irradiait et qui m’avait attiré vers lui avait disparu pour laisser place au simple besoin d’en savoir un peu plus sur l’homme qui avait retenu mon intérêt pendant plus d’une minute. Qu’est-ce qui avait bien pu le mettre en colère ? Pourquoi était-il là ?

Je finis ma danse, et le public, également connu sous le nom de groupe d’hommes barbus et à moitié saouls au visage poilu plein de mousse qu’ils gardent là pour plus tard, siffla et applaudit.

Je n’étais pas si mauvaise que ça, après tout.

― Oh mon Dieu ! Emma, tu étais tout simplement fantastique. Crois-moi, tu as raté ta vocation. » dit Grace en me prenant dans ses bras lorsque je revins en coulisses.

― Est-ce que tu l’as vu ce type ? 

― Quel type ? 

― Le cowboy. 

― Il n’y a que des cowboys ici, ma chérie, dit-elle en riant.

Ce n’est qu’à partir de ce moment-là que la mer de chapeaux qui se présentait à moi frappa mes regards. Cet homme aux yeux bleus perçants avait été le seul à retenir mon attention durant mon numéro de danse.

J’empoignai le premier morceau de tissu qui me passait sous la main, je le drapai sur mes épaules, et je bousculai Grace en lui disant, « Je reviens tout de suite. »

À peine la porte latérale avait-elle pivoté que je me cognai contre un torse dur comme de la pierre, et que j’étais frappée de plein fouet par son odeur naturelle, mélangée à des senteurs de feuilles calcinées et d’Aqua Velva. Je connaissais cette odeur grâce à mon père – encore aujourd’hui, il utilisait cette eau de Cologne démodée. Et d’où lui venait donc cette odeur de cuir ? L’homme me saisit par le poignet et me tira sur le côté. J’étais un peu prise au dépourvu par sa force brutale.

― Eh, attention ! 

J’essayai de lui échapper mais il m’agrippait fermement. Juste au moment où j’étais prête à lui administrer un bon coup de genou dans l’entrejambe et à me défendre comme mes frères me l’avaient appris, mon regard rencontra les magnifiques yeux d’un beau bleu profond de tout à l’heure.

― Oh, c’est vous, lui dis-je comme si cela faisait des années que l’on se connaissait.

J’étais distraite par la cicatrice qui barrait son sourcil gauche : je me perdais dans la contemplation de cette marque qui lui faisait dépasser encore un peu plus les niveaux de sensualité autorisés pour un homme.

― Pourquoi est-ce que vous venez ici dans cette tenue ? me demanda-t-il.

Plutôt surprise, je baissais les yeux pour jeter un coup d’œil sur mon peignoir en soie et sur les deux pierres précieuses qui pointaient sous le tissu et qui donnaient l’impression que le bout de mes seins étaient en pierre, et en réalité, ils étaient juste aussi durs.

― Je porte un peignoir et ça ne vous regarde pas. 

― Ça me regarde à partir du moment où une fille, qui a l’air manifestement intelligente, vend son corps à une bande de pervers. 

― C’est vous que vous traitez de pervers ? Je doute qu’on vous ait forcé à venir ici. 

― Votre travail ne me concerne pas. 

― Comme vous dites. Et pour votre gouverne, sachez que ce n’est pas mon travail. 

― C’est une bonne chose, parce que si ça avait été le cas, j’aurais été obligé de mettre le feu à cet endroit pour faire en sorte que plus aucun homme ne puisse poser les yeux sur vous. 

Waouh ! C’était bien la conversation la plus étrange que j’aie jamais eu de toute ma vie avec un inconnu. Dès que je l’avais vu, j’avais senti que je lui appartenais. Jusque-là, aucun autre homme n’avait eu un tel impact dans ma vie. Il était parfaitement agaçant, mais la puissance qu’on devinait dans sa voix, son assurance et ses manières dominatrices m’intriguaient. Peu importe ce qu’il pouvait dire, entre nous, l’affaire étaient entendue. Restait à savoir de quoi il en retournait exactement.

― Pourquoi est-ce que vous me jugez ? 

J’essayais de résister à l’envie de laisser mon doigt sur le renflement blanc de son sourcil.

― Parce qu’une femme qui fait ce que vous venez de faire n’a aucune excuse. 

― Parce que vous allez me dire que vous n’avez pas apprécié ?  lui demandai-je en regardant sa mâchoire se contracter de la même façon que tout à l’heure.

Je savais qu’il avait aimé ce qu’il avait vu quand il avait posé son regard sur moi et qu’il avait réajusté son entrejambe juste avant de repartir.

― Vous êtes un hypocrite, monsieur le cowboy. Si vous ne voulez pas regarder, vous ne devriez pas venir dans ce genre d’endroits. 

Il mit sa main dans sa poche, car son téléphone sonnait, et fronça les sourcils. « Je devais rencontrer quelqu’un ici, mais il semblerait que le rendez-vous ait été annulé. »

Je n’avais jamais cru quelqu’un aussi rapidement ; en fait, dans mon métier, partir du principe qu’on nous racontait toujours des mensonges était de l’ordre de l’évidence. Je m’occupais de la plus petite section de notre agence d’enquêtes privées, celle où la plupart des clients étaient des épouses éplorées dont je devais confirmer les soupçons sur l’infidélité de leur mari. Je détestais mon travail. Ce dernier était déprimant, parce que je savais qu’à partir du moment où quelqu’un, ou plutôt quelqu’une, venait à mon bureau pour louer mes services, elle finirait par repartir avec son mascara dégoulinant sur ses joues. La raison en était simple : si vous soupçonniez votre mari d’être infidèle, cela voulait presque toujours dire qu’il était infidèle. Ma belle-sœur Allie m’avait appris une chose : l’intuition féminine se trompe rarement.

J’avais supplié mes frères de me confier d’autres affaires ; en fait, je les avais plutôt menacés de  partir de l’agence et de rejoindre un cirque s’ils refusaient de le faire. Ma propension à relever les défis et autres paris stupides que Grace pouvait me proposer commençait à devenir suspecte, et plus d’une fois, mes frères furent dans l’obligation de m’empêcher de remplir ma part du marché. Plus tôt la semaine dernière, j’eus à peine le temps de me rhabiller après avoir pris un bain de minuit dans la piscine d’un inconnu avant qu’ils ne me trouvent. Parfois, ça craignait vraiment de faire partie d’une famille de détectives privés.

― J’aimerais vous ramener chez vous. 

― Vous êtes un inconnu. Je ne vais pas dans la voiture d’un inconnu. Et puis, j’ai une voiture. 

― Ne levez pas les yeux au ciel comme ça, me dit-il.

Je ne m’étais même pas rendu compte de les avoir levés.

― Pourquoi ? 

― Parce que ce n’est pas poli. 

― Ah, parce que maintenant on est devenu un cowboy poli ? 

― Et rétorquer n’est pas poli non plus. Allez-vous changer et permettez-moi au moins  vous escorter jusqu’à votre véhicule. S’il vous plaît. 

Sa façon de me le demander, ses yeux implorants – comment pouvais-je lui dire non ? Est-ce qu’il me suivrait ? Je ne le pensais pas, mais j’étais pressée de me rhabiller pour en savoir plus sur cet homme qui avait réussi à me fasciner. Impossible de simplement monter dans ma voiture et partir comme ça.

― D’accord. Attendez-moi ici. 

Pour la première fois depuis  ce soir, il esquissa un léger sourire et j’aurais juré que mes entrailles en dansaient de plaisir. Lui plaire était une satisfaction à laquelle je ne m’attendais pas. Mon besoin de rendre un autre homme heureux était resté en sommeil pendant deux longues années, et je n’aurais pas pensé qu’il était possible de le réveiller. Je savais bien comment rendre un homme heureux, c’était un fait, mais un homme comme lui, un homme qui s’inquiétait sincèrement de moi et de ce que je faisais − je n’aurais jamais pensé en rencontrer un à nouveau. Ce cowboy n’avait tellement rien à voir avec New York. Et puis, il était si intriguant…

Je poussai la porte latérale pour aller me changer et pour aller arracher les deux jumelles, Lisa et Lilly, des griffes des deux gardes du corps tatoués. Mais à quoi diable pensait donc Lilly ? Elle était mariée, bon sang ! Bien que perplexe, j’avais hâte de leur présenter ce cowboy. Avec un peu de chance, elles pourraient me dire que je n’allais pas m’emballer ainsi pour un rien. Juste au moment où j’étais en train de remettre mon jean, j’entendis résonner une voix familière.

― Mais qu’est-ce que tu fous là, Emma ?  Julian, l’aîné des deux frères, commença à me sermonner dans mon dos, et ajouta, sarcastique, « Ah, Grace, quel joie de te revoir. »

Surprise, je me retournai.

― Euh, on ne faisait que s’amuser. 

― Ne me dis pas que tu allais faire un strip-tease ? 

Mon regard se reporta sur Grace, qui était assise dans une chaise, visiblement nerveuse à l’idée de l’interrogatoire en règle qui allait avoir lieu.

― Bien sûr qu’elle allait en faire un.  dit Tristan, mon autre frère, surgissant de derrière un rideau.

― Pourquoi est-ce que vous me suivez ? Ça commence à bien faire. 

J’essayais de comprendre comment ils avaient fait pour me suivre, mais je n’y arrivais pas. J’avais démonté tous les appareils dont ils pouvaient se servir. J’avais même laissé mon portable dans la maison de Grace, mis ses vêtements, et loué une voiture pour arriver jusqu’ici – c’était juste impossible.

Ils se regardèrent avec l’air de ceux qui se demandent s’ils vont révéler leur secret – mais je savais qu’ils ne le feraient pas.

― Le jour où tu arrêteras d’agir comme une enfant et de t’attirer des emmerdes, on n’aura plus besoin de te suivre, n’est-ce pas ? 

― Comment est-ce que vous avez fait pour me suivre ? 

Mais, bien sûr, ils ne répondirent pas à ma question.

― Est-ce que tu sais ce qui arrive aux filles qui traînent dans ce genre d’endroits ? 

Julian ne connaissait que trop bien ce qui arrivait aux femmes dans les bars et les night-clubs : kidnappings, consommation de drogue et mauvais traitements.

Il y a avait dix ans de cela, sa femme Kendra avait été kidnappée par un cartel, retenue prisonnière et traitée comme une esclave sexuelle. Elle avait un fait un aller-retour en enfer au sens propre. J’avais treize ans à l’époque, mais j’en savais déjà assez pour imaginer ce qu’elle avait dû endurer. Julian s’était donné pour mission de m’empêcher de suivre son exemple. J’avais toujours admiré Kendra. Elle m’avait aidé à traverser des moments difficiles.

― C’est l’heure de rentrer, Emma, dit Julian.

― C’est que je suis avec quelqu’un. 

Je mentais tout en espérant secrètement que pour une fois dans ma vie, il y aurait un homme suffisamment ferme, comme ce cowboy, par exemple, pour tenir tête à mes frères. Les souvenirs de ce qui aurait pu se passer si ma vie avait emprunté d’autres voies me glacèrent le sang, comme si de l’azote liquide coulait dans mes veines.

― Grace vient avec nous,  dit mon frère.

― Je ne parle pas de Grace. Laissez-moi au moins lui dire que je m’en vais. 

Ils haussèrent légèrement les sourcils, quelque peu intrigués. Je me précipitai vers la porte en espérant que mon cowboy serait là, mais… il n’était plus là.

Génial ! Il m’a déjà posé un lapin.

Mais je n’étais pas du genre à laisser tomber. Je laissai un mot au barman en lui demandant de la remettre au cowboy et en lui décrivant par le menu et de mémoire ses traits les plus avantageux, y compris cette cicatrice très sexy au-dessus de son sourcil. Pourquoi est-ce que je ne lui avais pas demandé son nom ?

Et avant que je ne m’en rende compte, nous étions déjà sur le chemin du retour. Je ne pouvais penser à autre chose qu’à l’homme qui avait su attirer mon attention plus de deux minutes. C’était assez rare pour être souligné. À cause de mon métier et de mon passé, mes croyances concernant le bonheur avaient été sérieusement ébranlées. L’ironie, c’était que les seuls exemples d’unions heureuses qui me venaient en tête étaient celles de mes parents et de mes frères. Peut-être qu’il était temps de devenir un peu plus responsable, après tout ? Lorsque le cowboy appellerait, nous pourrions alors nous présenter l’un à l’autre dans les règles de l’art. J’étais loin de savoir que je ne recevrais jamais le coup de téléphone que j’attendais.

Chapitre 2 ~ Eric

Jamais dans ma vie je n’avais vu une peau d’une blancheur aussi éclatante que celle de cette femme qui avait si bien fait son spectacle sur la scène du Grill. Avec son corps qui devait être entièrement recouvert de paillettes, on aurait dit qu’elle s’était parée avec de la soie. La courbure de ses hanches, sa belle silhouette en sablier – parfaite, mince sans être maigre, avec des hanches juste assez en chair pour être agréables à tenir. Et ces cuisses et ces bras délicatement musclés – je ne pouvais qu’imaginer les mille et une façons dont elle pourrait m’étreindre.

Mais qu’est-ce qui m’arrivait, bordel ? C’était une strip-teaseuse, et je pensais déjà à la ramoner. Je sentis mon scrotum se contracter à l’idée de sentir sa chaleur sur moi, et mon soldat se mettre au garde-à-vous pour la quatrième fois depuis qu’elle avait quitté la scène. Je commençais à manquer un peu de place dans mon jean. À chaque fois qu’elle bougeait ou qu’elle s’agrippait à ce poteau en écartant ses jambes, qu’elle avait parfaites, de façon à ce qu’on ne puisse rien voir de son humide intimité, des vagues de testostérone déferlaient en moi. Je voulais la posséder, la faire mienne, et la salir tout à la fois. Mais, tout d’abord, je devais découvrir d’où venaient ces petites marques blanches qu’elle avait sur les jambes. On aurait dit de légères cicatrices, à peine visibles, mais elles la rendaient absolument éblouissante. Je m’imaginais en train d’attarder mes lèvres sur son corps, sur tous ces endroits d’un blanc immaculé, pendant qu’elle se tortillerait de bonheur sous moi.

Ô bonté divine, combien de temps vais-je pouvoir encore rester assis ici avant d’exploser ?

Toutes ces perles colorées collées sur ses seins et sur sa chatte ne laissaient pas beaucoup de place à l’imagination, et je dus lutter contre l’envie soudaine de monter sur scène pour la couvrir. Je ne voulais pas qu’un autre homme la voie ainsi. Surtout dans un endroit comme celui-là où un abruti sur deux était probablement en train de s’astiquer la colonne en la regardant.

Moi-même, je ne pouvais m’empêcher de la dévorer des yeux. Ce n’était pas le genre d’établissements dans lequel je venais volontiers, mais il avait l’avantage de se situer à mi-chemin de mon ranch et de New York – et j’avais accepté d’y rencontrer mes travailleurs intérimaires pour les embaucher dans la foulée. Nos négociations s’étaient très bien passées. Je leur avais rendu un service, et eux étaient prêts à m’en rendre un en échange. En vérité, j’avais accepté cette offre, parce que je devais la vie à quelqu’un, que je devais m’acquitter de cette dette, et que j’étais ici pour rendre service à ce quelqu’un. C’était toujours ça de gagné s’il s’avérait que je retirais quelque chose de ces négociations. Sauf que maintenant, après avoir vu cette femme superbe, tout ce dont j’avais envie, c’était de revenir sur l’accord que nous avions conclu pour aller faire la nounou d’une fille à papa, et faire connaissance avec cette séductrice au pas chaloupé.

Voir son poitrine insolente devant moi au moment où elle renversait sa tête, accrochée à ce poteau… Oh, que Dieu me vienne en aide. Impossible que je sorte de cet endroit les idées claires et sans au moins un numéro de téléphone. J’étais un gentleman par tempérament et les techniques de séduction ou les coups d’un soir, ce n’était pas mon truc, mais j’avais mes limites comme n’importe quel autre homme, et il fallait que cette beauté recouverte de perles m’appartiennent. Elle était la perfection faite femme à laquelle je rêvais lorsque j’étais à l’armée. Elle était la muse au cœur de mes pensées dont je ne savais rien, le rush d’adrénaline dont j’avais besoin pour survivre aux missions. Je n’en avais sans doute pas conscience à cette époque-là, mais elle était ma raison de vivre. Et pourquoi est-ce que j’avais l’impression d’être un putain d’ado de quinze ans qui aurait vu la mère super sexy d’un ami se pencher vers lui en mini-jupe en s’imaginant qu’elle ne portait pas de culotte ? La vérité, c’est que je n’avais pas de réponses à ces questions, mais tant que je pouvais la revoir, ça n’était pas vraiment important. J’étais prêt à accepter tout ce qu’elle me demanderait.

Je respirai son odeur fraîche qui flottait encore dans l’air tout autour de moi. Elle n’avait dû se laver les cheveux que quelques heures avant notre rencontre. Ses boucles d’un beau blond foncé rebondissaient en libérant un parfum qui me rendait fou. Je me demandais si elle en avait mis partout sur son corps, et j’avais plus que hâte de sentir et de lui lécher chaque courbe et chaque recoin pour découvrir la chose par moi-même. Au cours des quelques minutes qu’avait duré notre conversation, le culot, le sens de la répartie et l’assurance de cette femme m’avaient fasciné. Je n’avais pas pu détacher mon regard de sa bouche pour deux raisons. La première, c’était que j’avais encore une érection, et que ma bite s’écrasait contre ma braguette comme si elle avait envie de s’en échapper et de de bondir dans ce trou parfaitement rond qu’entouraient ses lèvres pulpeuses. La seconde, c’était que si je jetais un coup d’œil sur la robe qu’elle portait et que j’imaginais à quoi pouvait ressembler le corps qui se trouvait en dessous, mon jean se déchirerait ou serait, au mieux, trempé.

Le fait d’attendre là, debout, qu’elle revienne comme elle me l’avait promis, pour que je puisse l’escorter jusqu’à sa voiture et qu’elle puisse s’en aller sans encombres, faisait ressembler les minutes à des siècles. Et ma vessie commençait à montrer des signes d’impatience. Lorsque qu’elle ressortirait de là, la première chose que je ferais serait de lui demander son nom. En aucun cas je ne la laisserais partir sans savoir qui elle était et quand je pourrais la revoir. Même si notre première conversation ne ressemblait pas vraiment à celle que j’avais répété dans ma tête avant qu’elle ne sorte par cette porte latérale, elle paraissait tellement naturelle; comme si cela faisait des années que nous nous connaissions, et non quelques secondes. Il n’empêche que je ne serais jamais cru capable de parler à une femme d’une manière aussi décomplexée – jamais. Surtout à celle qui avait si bien su me séduire avec son charme ravageur.

Je regardai ma montre. Les minutes durant lesquelles je restais debout étaient aussi longues que des heures. Le message que je reçus et qui disait que mon rendez-vous était annulé était un cadeau du ciel. Cela voulait dire que je pouvais remettre les affaires pour lesquelles j’étais venu ici à plus tard et fixer toute mon attention sur elle. Tout en pensant à ce rendez-vous que je devrais reporter, je ne pouvais m’empêcher de jubiler à l’idée d’avoir une chance de faire connaissance avec cette beauté recouverte de spray bronzant. Une partie de moi-même se sentait coupable. Est-ce que j’aurais dû insister pour que ce rendez-vous ait lieu ? Est-ce que cela aurait vraiment changé quelque chose ? Ce voyage d’affaires prenait plus de temps que prévu et me tenait éloigné de mes chevaux, mais les gens que j’étais censé rencontrer m’avaient été chaudement recommandés. Ils avaient besoin de mon aide, et j’avais besoin de la leur.

― Il faudrait juste que tu l’éloignes de la ville pendant un temps, m’avaient-ils dit. Elle a besoin de vivre un peu plus au calme et de changer de décor. Et ne déconne pas !

Eh bien, elle devrait attendre que nous convenions d’un autre rendez-vous.

Je piétinais sur place mais je ne pouvais pas attendre plus longtemps. Avec un peu de chance, ma charmante inconnue m’attendrait si elle sortait plus tôt que prévu. À force de passer ce qui me semblait des heures debout devant l’urinoir à vider ma vessie, je commençais à regretter d’avoir bu toute cette eau. Mais comment aurais-je pu faire autrement ? Quand je la voyais bouger son corps de haut en bas le long de ce poteau, je ne pouvais penser à rien d’autre qu’à son corps huilé qui descendait le long du mien. Ma bouche était sèche comme si j’avais été en plein désert. Et merde, le simple fait de repenser à tout ça suffisait à rendre ma bite dure comme du bois, ce qui m’empêchait presque de pisser.

Après avoir secoué les dernières gouttes, je me lavai les mains, et je me dirigeai à nouveau vers le bar.

La première chose que je ferais lorsqu’elle reviendrait – juste après avoir obtenu son nom, bien sûr – serait de l’emmener loin de cette boîte de strip-tease minable.  Elle n’accepterait jamais que je la reconduise jusque chez elle, car elle était trop intelligente pour tomber dans le panneau, ce qui m’amenait immanquablement à me demander pourquoi elle s’était retrouvée dans cet endroit. Le garde du corps avait dit qu’elle venait de New York. Est-ce qu’ils n’avaient pas des établissements un peu plus présentables dans sa ville ? Elle n’avait pas l’air de celles qui se déshabillent pour de l’argent ; et, en effet, le même garde du corps avait dit qu’elle dansait gratuitement ce soir-là – et que c’était pour cela qu’ils l’avaient laissée rentrer. C’est sans doute une des raisons invoquées. Impossible qu’une femme plus belle qu’elle travaille là – ou ailleurs, dans tout l’état – alors, avoir sur scène une femme comme elle c’était plutôt un bonus pour un endroit pareil. Et même si elle avait vraiment l’air d’une professionnelle, elle m’avait quand même confirmé que ce n’était pas son travail.

Je baisse à nouveau les yeux pour regarder ma montre. Cela faisait trop longtemps. Est-ce qu’elle m’avait planté là ?

― Tu veux une bière, mon chou ? Ou p’t-être qu’t’as envie d’aut’chose ? me demanda  en me caressant le bras une serveuse aux cheveux de jais qui portait un bustier. Un frisson de dégoût m’envahit. Draguer dans un endroit comme celui-là, ce n’était vraiment pas mon style. Et pour dire la vérité, je n’étais vraiment pas sûr de pouvoir penser un jour à une autre.

Évidemment, je n’allais pas lui expliquer tout ça, alors je lui dis, « Pas ce soir. Est-ce que vous avez aperçu cette fille qui a dansé en dernier ? Elle est partie en coulisses pour se changer, mais ça fait déjà un bout de temps. »

― Celle avec les bijoux ? Son sourcil se souleva d’une drôle de façon, comme pour montrer que ce n’était pas la première fois qu’elle répondait à cette question ce soir.

― Oui. Je levai les yeux au ciel.

― Emma. Son nom, c’est Emma.

― Emma.

Au moment où je prononçai son nom, quelque d’étrange se produisit dans ma poitrine. Des battements à tout rompre et un sentiment de légèreté qui étaient tout nouveaux pour moi. Je n’avais jamais ressenti un désir d’une telle intensité. Oui, j’avais déjà été excité par des femmes – c’était dans l’ordre des choses – mais Emma. Oh, c’est sur tout mon être qu’Emma avait fait main basse par sa seule présence, et si je ne pouvais pas la revoir bientôt, j’allais devenir fou.

― Où est-elle ?

― Elle est partie

De quoi ? La serveuse mentait – ça ne pouvait être que ça. C’était impossible qu’Emma fasse aussi peu cas du lien qui s’était établi si facilement entre nous. Était-elle en sécurité ? Je me précipitai vers la porte d’entrée. Pas de traces de lutte ou de bousculade. Pourquoi avait-elle disparu aussi rapidement ? Ce n’était pas à cause de moi, quand même ? Est-ce que j’avais été trop direct ? Trop brusque? Échanger avec des femmes de la ville qui n’en font qu’à leur tête, ce n’était pas mon truc – mais Emma… Si jamais j’avais une chance de la revoir, je ne la laisserais plus repartir.

En revenant sur mes pas, j’allais voir la même serveuse.

― Est-ce que vous connaissez le nom de famille d’Emma ?

― Hum, non, désolée.

― Une adresse, ou une plaque d’immatriculation au moins ? Rien du tout ?

Elle hocha la tête pour me signifier que non.

― Et merde, jurai-je à voix basse et en passant ma main dans mes cheveux, m’imaginant déjà en train de passer le reste de ma vie à chercher la belle fugitive. Je suis désolé. Elle a dit qu’elle reviendrait…

Putain, mais est-ce que j’étais en train de bégayer ? Qu’est-ce que c’était que cette connerie ? Comment avais-je pu me laisser aller à un tel désespoir à cause d’une femme ? De toute façon, il n’y avait plus aucune raison d’espérer, n’est-ce pas ? Je ferais mieux de l’oublier – de considérer Emma comme un rêve. Un rêve qui ne se réaliserait jamais.

Chapitre 3- Emma

Je fouillai dans le tas de photos qui étaient posées sur mon bureau en essayant de les réarranger pour la cinquième fois et en me demandant comment j’allais annoncer à Christine que son mari la trompait. Les images zoomées d’une fille qui avait au moins vingt ans de moins que ma cliente et qui chevauchait son époux étaient autant de preuves indubitables. Je devais les lui montrer dans un ordre bien précis. Certaines femmes ont d’abord besoin d’être brisées, voyez-vous. Si je leur montrais un jeune mannequin en train de faire une fellation à l’infidèle en leur donnant l’impression que ce dernier est la meilleure sucette qui puisse exister, elles m’accuseraient de contrefaçon. Il fallait beaucoup plus de temps pour que la vérité fasse son chemin – Même si au fond d’elles-mêmes elles avaient toujours su ce qui se passait.

Au lieu de les attaquer bille en tête, je devais d’abord toucher leur cœur. La plupart du temps, je montrais à ma cliente une photo de son mari en train de rencontrer sa maîtresse ou même en train d’échanger un baiser avec elle avant que les habits ne volent dans tous les sens.

Mais Christine, elle, était différente. C’était une battante et je savais pertinemment qu’elle voudrait se coltiner à la vérité dans toute sa brutalité dès qu’elle se serait assise dans le fauteuil en cuir près de mon bureau. Et la photo que j’avais en main, celle de son mari nu et en laisse, attaché au lit avec une chienne en chaleur qui lui monte dessus, était une preuve suffisante pour l’inciter à entamer des actions contre lui. Elle avait été assez intelligente pour faire rédiger un contrat de mariage. Avec les clauses en béton que j’avais vu y figurer, c’était sûr que ce salopard n’obtiendrait rien d’elle.

J’en avais le cœur brisé. Ce travail commençait à me ronger de l’intérieur. Mes frères ne voyaient donc pas que j’étais malheureuse de devoir m’occuper en permanence de couples qui se trompaient ? Comment diable était-ce censé me faire croire à nouveau au grand amour ? J’avais eu foi en ce dernier il y a deux ans, avant de rejoindre à plein temps les Entreprises Cross, notre entreprise d’enquêtes privées de premier rang et aussi affaire de famille. La seule raison qui m’avait poussé à le faire à l’époque, c’était la possibilité pour moi de pouvoir me perdre dans le travail – d’oublier mes peines et de pouvoir, à terme, gravir les échelons. Même si l’amour que mes frères éprouvaient pour leurs épouses respectives m’empêchait de perdre tout à fait espoir quant à l’existence de relations de couple épanouies, il ne réussissait pas à chasser de ma tête l’idée que, mis à part Julian et Tristan, les hommes honnêtes étaient de nos jours une espèce en voie d’extinction. Et celui que j’avais connu m’avait filé entre les doigts bien trop tôt. Mon cœur se brisait à ce souvenir. Il avait été mis en pièces, et personne n’avait été capable d’en recoller les morceaux. Oui, je m’en voulais pour sa mort ; mais je n’étais pas la seule.

― C’est de ta faute, avait dit le frère de David. C’est toi qui nous l’as pris.

Je sentis des frissons me parcourir. Tout aurait été parfait si je m’étais contentée de rester à la maison. Pourquoi avais-je causé sa perte ?  Serais-je un jour capable d’aimer quelqu’un aussi complètement que David ? Avant toute chose, il fallait que je rencontre un homme qui soit capable de rivaliser avec lui.

Où étaient donc passés ces hommes avec leur galanterie à l’ancienne qui vous apportaient des fleurs à votre porte ou qui vous attendaient dans le restaurant lorsque vous vouliez aller dans les toilettes pour dames ?

Ils sont tous partis sur Mars, voilà ce qui s’est passé !

Les types avec qui je sortais se faisaient appeler métrosexuels. Toujours bien coiffés et bien habillés, qui se faisaient faire des manucures et qui faisaient juste assez d’exercice pour avoir les muscles indispensables et passer pour un bon coup.  La plupart des garçons de la ville avec qui je sortais (pour être honnête, on n’aurait jamais pu dire d’eux que c’étaient des hommes) s’intéressaient surtout et avant tout à eux-mêmes. Ils faisaient bien trop attention à leur coupe de cheveux pour remarquer mon nouveau brushing, et ils n’arrêtaient pas de me demander si leur chemise était bien repassée sans prendre le temps de jeter un coup d’œil à ma nouvelle robe. Je vous jure que parfois je me demandais si tous les types avec qui j’étais sortie ne feraient pas mieux de se poser des questions sur leur orientation sexuelle. Et quand l’un d’eux se montrait au-dessus du lot, il finissait par être mis en fuite par mes frères avant même que j’aie eu le temps de mieux le connaître.

Et puis, la façon dont ceux-ci m’avaient embarquée avec eux avant que j’aie eu le temps de revoir mon intrigant cowboy en m’obligeant à l’abandonner à son sort, m’avait fait toucher le fond. J’aurais dû leur résister mais ils m’avaient laissé entrevoir d’intéressantes perspectives quant à mon avenir dans les Entreprises Cross et j’avais un peu trop rapidement capitulé. Ils m’avaient promis du changement et des affaires intéressantes, et j’étais tombée dans le panneau comme une pauvre naïve. J’aurais dû le savoir. C’était tout bonnement impossible que Julian et Tristan me laissent faire une opération d’infiltration ou travailler sur une affaire dangereuse vu que trois jours plus tard, j’étais toujours là, toujours à mon bureau, à attendre mon premier rendez-vous de la journée qui, encore une fois, balayerait mes dernières illusions sur l’amour.

Je soupirai. Existait-il encore des chevaliers à l’armure flamboyante sur cette terre ? Et est-ce que j’avais vraiment envie d’être une demoiselle en détresse ? J’étais une femme forte, indépendante qui ne laissait aucun homme contrôler sa vie (mis à part mes frères, bien sûr), après tout. Est-ce que j’avais envie qu’un homme prenne les choses en main et ouvre la voie ? Oh que oui ! Pour une fois, je n’avais pas envie de prendre des décisions ou de garder le contrôle. Je voulais un homme qui me fasse perdre mes moyens, que cela soit dans un lit ou dans la vie. Je voulais un homme qui m’aime de toute son âme, pour qui je serais importante et qui serait prêt à mourir pour moi sans se poser de questions.

Je m’appuyai sur mon menton tout en me penchant sur mon bureau et je soupirai une nouvelle fois.

Tout en me décidant à glisser les photos compromettantes dans l’enveloppe, je regardai à travers la vitre en verre dépoli de mon bureau, pour y voir passer la silhouette d’un homme de grande taille qui portait un chapeau de cowboy. Je quittai promptement ma chaise et me précipitai à la porte pour l’ouvrir avec le secret espoir que ce serait lui, qu’il avait fini par avoir mon message, qu’il avait trouvé où je travaillais, et qu’il était venu me voir.

Mais, bien sûr, il ne s’agissait pas de mon cowboy. Celui-là n’arrivait pas à la cheville de celui dont je n’avais pas réussi à obtenir le nom.

Est-ce que mes frères avaient assisté à une sorte de convention country and western pour attirer des clients ? J’en avais aperçu quelques-uns au rez-de-chaussée. Chaque fois que je me retournais, c’était pour tomber sur un chapeau de cowboy, me semblait-il – ou alors, à cause de toutes ces pensées tournées vers cet homme qui avait si bien su attirer mon attention il y a trois nuits de cela, je remarquais ce que je n’aurais jamais remarqué auparavant.

Je fronçai les sourcils et je refermai la porte en la claquant.

Je n’avais cessé de traiter mes frères de tous les noms depuis samedi dernier. Me traiter comme une petite fille de cinq ans, voilà qui commençait à bien faire. Est-ce qu’ils n’avaient pas tous les deux des enfants dont ils devaient s’occuper ? Si ça continuait comme ça, je devrais parler à Allie et à Kendra pour qu’elles aient leurs maris un peu plus à l’œil, pour que ceux-ci me surveillent un peu moins.

Avec les espions qu’ils avaient déjà mis à mes trousses, c’était difficile de s’amuser ne serait-ce qu’un tout petit peu. S’il n’y avait pas eu mes belles-sœurs qui sortaient de temps en temps en boîte de nuit, mes frères m’auraient enchaînée et posé une ceinture de chasteté depuis longtemps. Aussi, lorsque la porte de mon bureau s’ouvrit en grand ce matin et qu’au lieu de Christine je vis mes deux frères entrer et la fermer à clé derrière eux, je me demandai s’ils venaient de trouver un nouveau moyen de faire de ma vie un enfer, ou s’ils allaient juste me virer et m’enfermer dans un grenier quelque part en banlieue.

Chapitre 4 ~ Eric

Je faillis tomber de ma chaise lorsque la porte de la salle de conférence s’ouvrit à la volée.

― Vous ! dit-elle.

― Bordel de… Je me levai immédiatement. J’aurais fait la même chose avec n’importe quelle femme qui serait entrée dans la pièce. D’ailleurs, j’attendais la sœur de Julian et Tristan qui devait arriver d’un moment à l’autre. Attends un peu... Est-ce que c’était elle leur sœur ? Est-ce que c’était Emma cette fille rebelle et frivole dont on m’avait parlé ? Est-ce que c’était elle, la sale enfant gâtée ? Elle ne m’avait vraiment pas donné cette impression trois nuits plus tôt. Si c’était elle, ça risquait de tout compliquer, et je n’avais vraiment pas envie de tout foutre en l’air.

Puis, la porte se referma en claquant. Est-ce qu’elle était fâchée ? Pourquoi ? Là, debout dans son tailleur chic qui épousait parfaitement ses formes voluptueuses, elle était si excitante que je me demandais si je ne rêvais pas. Est-ce que l’atmosphère de la pièce s’était réchauffée ? Est-ce que mon pantalon était devenu plus serré ? Son chemisier bleu sous sa veste noire s’accordait parfaitement avec ses magnifiques cheveux qui étaient enroulés en chignon. Emma avait un look certifié « secrétaire sexy » sans même faire d’efforts. Et pourquoi était-elle là, debout, les bras croisés, en train de froncer les sourcils en me regardant ? Qu’est-ce que j’avais fait ? C’était elle qui n’était pas revenue comme elle me l’avait promis. Je m’étais inquiété pour elle pendant des jours. J’avais rêvé d’elle chaque nuit depuis cette soirée où nous nous étions rencontrés, rêvé de caresser son corps, d’embrasser sa peau, de savourer avec ma bouche chaque morceau de chair qu’elle aurait à m’offrir, y compris le secret humide entre ses jambes qui m’obligeait à me soulager la nuit à chaque fois qu’elle envahissait mes rêves. Et merde ! Je commençais déjà à bander alors qu’elle m’avait à peine adressé la parole.

Emma leva la tête et s’avança avec froideur. Elle me tendit sa main en me disant, « Emma Cross. C’est moi qui vais m’occuper de vous, monsieur…?

― Waters. Eric Waters. Ravi de faire officiellement votre connaissance, Emma.

Putain ! On aurait dit que c’était la première fois que nous nous rencontrions. Est-ce qu’elle avait nagé dans une piscine d’azote liquide et avalé des glaçons au petit-déjeuner ? Elle agissait comme si je ne l’avais jamais vue presque nue ou que nous n’avions jamais créé de liens avec les quelques mots que nous avions échangés. Elle ne pouvait pas m’avoir jeté à la poubelle aussi rapidement, n’est-ce pas ? J’avais ressenti quelque chose et elle aussi, je le savais. Nous étions comme deux âmes-sœurs qui s’étaient trouvés l’une l’autre malgré d’étranges circonstances. Pourtant, elle se comportait comme si ces liens n’avaient jamais existé. Alors qu’elle se tenait là en me serrant la main plus longtemps qu’il n’est nécessaire, je me rendis compte que sa nuque et ses épaules raides voulaient dire qu’elle essayait de me cacher ses émotions. Ressentait-elle quelque chose pour moi, finalement ? Est-ce que je comptais pour elle autant qu’elle comptait pour moi ? Si quelqu’un découvrait que cette femme avait fait de moi son toutou obéissant, je crois que je ne m’en relèverais pas, j’en suis sûr.

― Asseyez-vous, s’il vous plait, me dit-elle.

J’attendis qu’elle prenne place de l’autre côté de la table avant de m’asseoir sur ma chaise.

― Que puis-je faire pour vous, monsieur Waters ?

― Emma, je me suis fait du souci pour vous, lui dis-je.

Elle demeura un moment silencieuse, visiblement surprise par ce que je venais de dire.

― Vous étiez censée revenir et me laisser vous accompagner jusqu’à votre voiture.

― Monsieur Waters.

― Eric.

― Eric, je suis tout à fait capable de faire attention à moi.

― Je ne voulais pas du tout insinuer que vous n’en étiez pas capable, mais l’endroit où nous nous trouvions… Des choses horribles s’y produisent.

― Des choses horribles, j’en ai vues, et je peux faire face à de bien pires situations, y compris celle qui vous amène vers les Entreprises Cross, situation qui ne peut être que mauvaise puisque vous vous retrouvez ici.

Sa réponse me glaça le sang.

― Je suis désolé, je voulais juste que vous m’expliquiez. J’étais inquiet.

Elle réfléchit un instant à ce que je venais dire, et je la vis baisser sa garde l’espace d’une fraction de seconde.

― Vous n’étiez pas là quand je suis sortie. Je vous avais laissé un message au bar.

J’écarquillai les yeux. « Je devais utiliser les toilettes, et je n’ai jamais reçu de message. J’ai juste obtenu votre nom grâce à la serveuse. »

Ses traits se radoucirent. Elle tapa sur la table avec ses doigts, dans l’expectative, comme si elle se demandait si elle allait franchir cette frontière qui existait entre le contrat que nous allions signer aujourd’hui et mon intimité qui la réclamait à corps et à cris.

― Est-ce que vous m’auriez appelé si vous l’aviez eu ? finit-elle par me demander.

Son côté vulnérable était plus que surprenant – absolument rien à voir avec la manière dont elle s’était présentée cette fameuse nuit où nous nous étions rencontrés. Je comptais pour elle. Le fait qu’elle se soit laissé aller à poser cette question voulait dire qu’elle pensait que j’étais à part. Maintenant, j’étais sûr que j’étais le seul capable de briser cette couche de glace dont elle s’était recouverte. 

― Je n’aurais fait que ça jusqu’à ce que vous soyez d’accord pour me voir, lui dis-je en me penchant en avant. Lorsque je me suis rendu compte au bar que je n’avais aucun moyen de vous contacter, c’était comme un coup de poignard – en fait, c’était même pire que ça. J’avais l’impression qu’une bombe avait explosé à quelques mètres de moi pour me mettre en état de choc et me faire goûter la mort l’espace de quelques secondes avant de me laisser comprendre que je continuerais à respirer mais qu’il me serait impossible de continuer à vivre sans pouvoir vous revoir.

Un frisson parcourut son échine, et je me mis à m’imaginer que nous nous embrassions. Que m’avait-elle fait, bon sang ? Et comment s’y était-elle pris ? Etre assis comme ça de l’autre côté de la table, c’était à peu près comme être derrière les barreaux d’une prison. Cette envie irrépressible de la toucher et d’être tout près d’elle qui ne pouvait être assouvie ressemblait de plus en plus à une plaie qui démangeait horriblement et qu’on ne pouvait gratter.

― Que puis-je faire pour vous, monsieur Waters ? me demanda-t-elle, ce qui eut pour effet de me ramener à ce qui se passait dans la salle de conférences.

― Vous allez vous occuper de moi ?

Évidemment, je savais bien qu’elle allait s’occuper de moi. C’était la raison de ma venue. L’ironie de la situation était que j’allais moi aussi m’occuper d’elle. Les choses n’auraient pas pu mieux se passer. Espérons que je ne fiche pas tout en l’air cette fois-ci.

― Je fais partie des meilleurs, dit-elle avec assurance.

Je n’en doutais pas une seconde. Ma seule préoccupation, c’était sa sécurité. Je voulais trouver le salopard qui avait fait de mon enfance et de celle de ma sœur un enfer et qui avait obsédé mes parents pendant des années. Quand Hunter était venu me voir et qu’il m’avait donné des détails sur cette fille que je devais faire sortir de la ville et faire venir dans mon ranch, je savais que son background ne pourrait être qu’un plus. Mais l’homme que je recherchais était du genre vicieux ; et à vrai dire, maintenant que je savais que cette fille était Emma, je voulais qu’il se tienne le plus loin possible d’elle.

― Julian et Tristan…

― Ce sont mes frères.

― Je ne pense pas qu’ils vous laisseraient vous occuper de cette affaire s’ils en connaissaient tous les détails.

Je faisais marche arrière, mais je ne pouvais ignorer cette envie impérieuse de la tenir un peu à l’écart de mon affaire.

Mes mots firent briller une étincelle de curiosité dans ses yeux – telle n’était pas mon intention

― Dans ce cas, pourquoi ne pas me donner certains de ces détails et me laisser en décider, monsieur Waters ?

― Eric.

― Eric. Je vous assure que je suis tout à fait capable d’être professionnelle et de m’occuper de votre cas.

Sa façon de me le dire me transporta et un frisson de plaisir courut le long de ma colonne vertébrale.

― Plus encore que mes frères, j’ai des gardes du corps et des moyens à ma disposition. Et si vous voulez que votre affaire soit résolue, il n’y a pas plus qualifié que moi. Alors, pourquoi est-ce que vous ne me dites pas ce que vous voulez ?

Ce que je veux, c’est te tenir dans mes bras, que tu viennes te mettre sur moi et que tu te contractes alors que je te pénètre. Je veux toucher et embrasser ta peau satinée et te faire te consumer de plaisir comme si tu brûlais de l’intérieur. 

―Hum.

Je me raclai la gorge tout en remerciant intérieurement la table de cacher mon érection à Emma. Il fallait vraiment que j’arrête ces bêtises. Cette fille méritait d’être traitée avec le respect qui lui était dû, et si je n’arrivais pas à réfréner mon désir de la posséder, je pourrais la perdre avant même d’avoir eu une chance de faire plus ample connaissance avec elle.

― Je suis à la recherche de cet homme.

Je lui tendis une photo d’un connard à la barbe hirsute. Elle me prit la photo des mains. Elle la regarda avec attention pendant un certain temps avant de me demander.

― Pourquoi ? finit-elle par me demander.

― Vous avez vraiment envie de le savoir ?

― Oui, je dois connaître cette affaire dans les moindres détails. Quels sont vos liens avec lui, pourquoi vous êtes à sa recherche, et ce que vous envisagez de faire une fois que je l’aurai trouvé.

Elle n’avait pas dit si je le trouve mais quand je l’aurai trouvé. Son assurance à l’épreuve des balles me plaisait follement.

― Et d’un, je ne vous laisserai pas approcher à moins d’un kilomètre de ce salopard. Et de deux…

Elle leva les yeux au ciel.

― S’il vous plaît, Emma, ne levez pas les yeux au ciel.

― Pourquoi les hommes n’aiment-ils pas que je lève les yeux au ciel ?

― Parce que cela diminue votre beauté et votre intelligence, lui répondis-je.

― Oh.

Depuis que je l’avais rencontrée, c’était bien la première fois qu’Emma se retrouvait sans savoir quoi dire, à cligner des yeux avec ses longs cils qui s’agitaient comme des éventails et qui faisaient ressortir ses yeux de chat.

― Je vais essayer d’arrêter, finit-elle par dire, mais c’est une habitude, alors je ne vous promets rien. S’il vous plaît, ne dites pas « et de deux », voilà ce que j’allais vous dire. Je ne supporte pas les gens qui pensent par liste. Écoutez, c’est à moi que cette affaire a été confiée. Plus vous me donnerez d’informations, mieux nous nous en porterons tous les deux. Je ne pourrai pas vous être d’un grand secours si vous me cachez des informations ou si vous me traitez comme une pauvre femme sans défense. Je n’ai ni besoin ni envie de ça. Si vous faites appel aux Entreprises Cross, vous devez croire en notre infaillibilité. Je suis infaillible. Je trouverai cet homme que vous recherchez. Bon, si je regarde votre cou, et à en juger par la façon dont votre pouls s’accélère lorsque vous parlez de lui, j’en déduis que cet homme est dangereux, n’est-ce pas ?

― Extrêmement. Est-ce que ça vous fait peur ?

Elle eut un sourire narquois.

― Dans ce monde, il n’y a pas grand-chose qui me fasse peur. Pourquoi est-ce que vous voulez le retrouver ?

Je respirai un grand coup. Il était temps de raconter mon histoire à Emma. Cette partie de moi-même, peu de gens la connaissaient. L’idée de raconter à nouveau l’une des pires semaines de ma vie à Emma n’était pas aussi intimidante que je l’aurais cru de prime abord.

― Il a kidnappé ma sœur alors qu’elle n’était encore qu’une enfant. Elle va bien maintenant, mais je ne pense pas qu’elle puisse poursuivre sa vie tout en sachant qu’il est là, quelque part. Je veux qu’il aille en prison pour ce qu’il a fait, ce qui veut dire qu’il faut trouver des preuves, ce que je n’ai pas réussi à faire jusque-là. Ce n’était que la moitié de la vérité. Je n’étais pas prêt à lui parler de la lâcheté dont j’avais fait preuve et des liens que j’avais moi aussi avec lui. Tout au fond de moi, je savais que si jamais je le retrouvais, je serais incapable de laisser ce salopard en vie. L’envoyer moisir derrière les barreaux pour le restant de ses jours ne serait pas suffisant.

―Vous ne cherchez pas à vous venger ? Elle leva les yeux, l’air inquisiteur. On ne la lui faisait pas, à elle.

― Je veux que justice soit faite, mentis-je. Il habitait dans la même ville que nous et a disparu juste après que mes parents aient découverts que c’était lui qui avait kidnappé Annabelle. Voici le dossier que j’ai amassé sur lui. Je lui tendis la chemise pleine d’articles de journaux, de coupures de presse, de rapports de police, et qui contenait l’enquête qui avait été abandonnée trop tôt en raison de l’absence de preuves et de recherches qui n’avaient pas abouti.

Emma étudia les différents papiers pendant plus de vingt minutes durant lesquelles je la fixais attentivement. Parfois, là où je pensais que les choses auraient mérité d’être creusées et qu’elle aurait fait merveille, ses lèvres se pinçaient. Lorsqu’elle relut ce qu’il avait fait, et au moins durant la partie que je souhaitais qu’elle lise, les mêmes lèvres ne formèrent plus qu’une ligne droite. Au moment où elle fut choquée, sa bouche s’entrouvrit légèrement, et j’eus alors la chance de contempler ce parfait petit orifice et sa langue qui effleurait ses lèvres lorsqu’elles étaient sèches.

Je ne pouvais penser à rien d’autre qu’à cette terrible envie de goûter la moindre courbe de ces lèvres qui n’arrêtait pas de changer de forme. Je voulais sous ma langue chaque émotion qu’elle exprimait avec elles. Putain ! Il fallait vraiment que j’arrête ça, au moins pour que mon soldat prenne du repos.

― Votre sœur a traversé de terribles épreuves, finit-elle par dire. Je suis désolée.

― Merci. Vous pensez pouvoir m’aider ?

― Je peux faire bien plus que vous aider, cowboy.

Elle avait retrouvé son sourire de diablesse.

― Je peux quasiment vous garantir que je le retrouverai.

Je ne savais pas vraiment si cela devait me réjouir ou m’effrayer. Rien que l’idée de mettre la main sur ce salopard était suffisante pour ficher une peur bleue à n’importe qui.

― Alors, je pense que je vais être la prochaine affaire sur laquelle vous allez travailler.


― Vous l’êtes très certainement, dit-elle après m’avoir regardé de bas en haut.

Emma se pencha en avant au-dessus de la table pour me serrer la main.

― Félicitations, cowboy. Vous venez d’engager la meilleure enquêtrice du pays.

Je me relevai pour prendre sa petite main frêle dans la mienne et la serrer doucement, en remerciant mon érection de s’être fait un peu oublier. La toucher pour la première fois, même si ce n’était qu’une poignée de main, était si gratifiant que j’aurai pu me considérer comme un homme heureux si j’étais mort à l’instant même. Mais qu’est-ce que je raconte ? Je ne serai jamais rassasié d’Emma. Je ne pourrai jamais être rassasié de son toucher, de ses splendides lèvres, de son corps de pécheresse.

Je fis le tour de la table de la salle de conférence et je suivis Emma qui m’accompagna jusqu’à la porte. Elle se retourna sans prévenir et manqua de me bousculer. Je retins mon souffle, car si je respirais ne serait-ce qu’une bouffée de plus de son doux parfum, il ne faudrait pas me tenir responsable de mes actes si je la jetais au sol pour lui faire l’amour à ma façon.

― J’aimerais vous poser une question qui n’a rien à voir avec cette affaire.

― Allez-y, lui dis-je en souriant.

Elle était tellement heureuse que se yeux en dansaient.

― Vous avez dit que j’étais « intelligente » lorsque nous étions au club. Comment le saviez-vous ? Et, s’il vous plaît, ne pensez pas que je suis vaniteuse – je suis juste curieuse.

― J’ai demandé au vigile avec qui vos amies étaient en train de flirter. Il m’a dit que vous veniez de la ville et que vous ne feriez ça qu’une fois.

― C’était le cas. J’avais perdu un pari.

Elle haussa les épaules comme si elle regrettait déjà ce qu’elle avait fait.

― Vous devriez mieux choisir vos amis à l’avenir. Ça vaut ce que ça vaut, mais je tiens à vous dire que vous étiez épatante sur scène. Vous auriez pu faire d'un homo un hétéro et acculer les fabricants du Viagra à la faillite.

Ses joues s’empourprèrent, et je dus me retenir de poser ma main sur elle pour lui prendre la température.

― Merci.

― Et maintenant, est-ce que je peux vous poser une question ?

― Bien sûr.

― Voulez-vous diner avec moi ?

― C’est un dîner professionnel ou autre chose ?

― Je me plais à penser qu’il s’agit d’autre chose.

Elle se tut un moment pour réfléchir à mon offre. Un magnifique sourire naquit lentement sur sa bouche.

― C’est d’accord. Je dînerai avec vous.

― J’ai besoin de votre adresse pour que je puisse passer vous prendre.

Je marquai un temps d’arrêt.

― Si cela vous convient.

Sachant qu’elle était une femme du genre moderne, j’espérais qu’elle appréciait le geste. Cela ne m’empêchait pas de vouloir la combler en tout, ce qui incluait de la gâter déraisonnablement et de la traiter comme une princesse qui méritait ce qu’il y avait de mieux. Mais je n’étais pas fou, et vu qu’Emma avait grandi à New York, il était plus probable qu’elle soit une femme moderne plutôt qu’une de ces filles de la campagne que je connaissais bien.

― Ajoutez votre numéro à mes contacts et je vous enverrai un message, dit-elle en ouvrant son iPad. Ça vaut ce que ça vaut, cowboy, mais je suis contente que nous nous soyons rencontrés à nouveau par hasard. Et pas seulement parce que je sais que je suis la seule à pouvoir résoudre cette affaire.

― Ça vaut ce que ça vaut, Emma, mais je suis moi aussi bien content de vous avoir retrouvée. Et en ce qui concerne cette affaire, j’ai confiance en vous plus que dans n’importe qui d’autre.

Le sourire qu’elle me fit avant que je m’en aille était à vous damner. Et merde ! J’aurais abandonné mon premier enfant (si j’avais eu un enfant) pour ce simple sourire. Okay, peut-être pas après tout, mais tout ce qui venait après, j’étais prêt à le sacrifier pour elle

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