Cicatrices guéries 

La série des cicatrices, Tome 3


Elle a traversé l’enfer et en est revenue.

Il a gardé un secret qui pourrait à nouveau l’y envoyer.

Et ils essaient de trouver leur chemin l’un vers l’autre.

Secourue par l’homme qu’elle aime, Kendra Knight lutte pour se remettre d’une captivité qui a duré un mois. Des souvenirs de son emprisonnement comme esclave sexuelle la hantent alors qu’elle endure un sevrage et se bat pour mettre un passé épouvantable derrière elle. Avec l’aide de ses nouvelles amies, Allie et Laura, Kendra commence à remettre en question qui elle est, et les véritables intentions de Julian Cross pour son avenir.

Julian Cross, propriétaire d’une société d’investigation haut de gamme, a gardé un secret pour la femme qu’il aime depuis le jour où il l’a rencontré. Il l’a regardée grandir, passant d’une adolescente à une femme amoureuse de son frère Tristan, seulement pour être détruite à la fin. Maintenant, il promet de rester près d’elle jusqu’à ce qu’elle soit bien, afin qu’il puisse lui dire la triste vérité sur son passé.

La vérité finira-t-elle par libérer Kendra ou la renverra-t-elle dans la fosse de l’enfer qu’est la drogue ?

Disponible à:

La série des cicatrices

Un avant-goût de Cicatrices guéries 

Chapitre 1:

La mort était ma seule échappatoire. Je continuerais à rechercher la Grande Faucheuse jusqu’à ce que je puisse goûter la terre dans ma bouche. Je ne voulais pas continuer, et je priais afin que l’obscurité m’emporte. À l’intérieur, j’étais brisée en mille morceaux – chaque once de mon être fracturée comme du verre trempé. Pourtant, j’étais là, vivante, souhaitant que les médecins et tout le monde cessent d’essayer de me recoller, parce que j’étais convaincue que la tâche était impossible. Du moins, pas jusqu’à ce que je me souvienne de tout mon passé. Pas jusqu’à ce que ces questions sans réponse autour de la mort de mes parents ne soient plus un mystère. Cette ombre sur mes souvenirs brumeux avait besoin de soleil. Mais pour l’instant, j’avais choisi de saisir l’occasion d’oublier ma misérable vie de toutes les façons possibles, et la mort était la réponse la plus évidente pour accomplir cela.

Le coin de la chambre avait été ma zone de sécurité ces six derniers jours. Mon dos était collé contre le petit coin où les deux côtés du mur se rejoignaient, mes genoux remontés sur ma poitrine et entourés par mes bras qui les serraient afin de m’assurer que mon corps entier ne quitterait pas le périmètre sécurisé que j’avais imaginé. Du moins, je pensais l’imaginer ; cela ne pouvait pas être réel, n’est-ce pas ? Depuis qu’Allie m’avait trouvée à l’hôtel, la ligne entre la réalité et l’imagination était floue la plupart du temps. Les drogues traversaient toujours mes veines comme un virus, s’agglutinant dans mon cerveau. Ils m’en avaient nourrie comme si c’étaient des bonbons. Mes bras étaient couverts des meurtrissures que les aiguilles avaient laissées. Maintenant, les taches ovales devenaient vertes – ce qui était un peu moins impressionnant que le pourpre.

Parfois, j’étais de retour dans cette pièce sombre où j’avais été retenue prisonnière, écoutant le bruit des chaînes qu’on déverrouillait, des femmes qui hurlaient et des filles qui pleuraient ; leurs cris retentissaient encore dans mes oreilles. Mais une fois que les narcotiques avaient fait leur tour dans chaque cellule, les sanglots irritants s’arrêtaient. Les prisonnières s’évanouissaient ou étaient trop droguées pour savoir comment faire entendre leur voix. Dans ces moments, je restais dans mon coin, silencieuse, feignant de dormir, en priant qu’ils ne m’ouvrent pas la bouche pour me donner la drogue. Ils en glissaient suffisamment dans mon corps avec le peu de nourriture que j’étais obligée de manger.

Lorsque le silence retombait, il ne restait plus que le faible bruit de l’eau qui coulait à l’extérieur. Nous devions être près d’une rivière. Mais je ne savais pas exactement où. Chaque fois qu’ils nous préparaient pour un travail, nos yeux étaient bandés.

Je m’étais battue contre la nécessité de dormir pendant ce mois-là. Sous l’influence de la drogue, j’étais hantée par des cauchemars. Chaque rêve ressemblait à un souvenir oublié de quelqu’un étant abattu, le pistolet serré entre mes mains, le sang coulant de la petite tache dans son dos. Il se retournait pour me regarder droit dans les yeux. Il y avait quelque chose de familier dans ces yeux gris foncé, mais je n’arrivais pas à les identifier.

Dans ma cellule, l’humidité coulait dans les murs de terre. L’espace ressemblait à un donjon médiéval. Parfois, je pensais que j’étais entrée dans une machine à remonter le temps, mais après un moment, j’avais compris que c’était à cause des hallucinogènes qu’on me donnait. Heureusement, j’avais réussi à m’accrocher à un morceau de mon passé pour comprendre que je n’avais pas été une pute toute ma vie. Lorsque j’étais au plus bas, mes souvenirs dérivaient vers un temps plus heureux, plein de rires profonds, d’odeurs fraîches et d’insouciance – mais ces souvenirs-là étaient devenus rares. Je savais qu’il ne me restait que quelques jours, peut-être seulement quelques heures. Et si je n’avais pas été sauvée, je serais morte – une chose à laquelle j’aspirais en ce moment.

Pour l’instant, mon corps tremblait. Les spasmes revenaient lorsque je me souvenais de mon emprisonnement par les barons du commerce du sexe. Des soubresauts de peur et de désespoir m’habitaient. C’était trop. Je ne savais pas si je pouvais continuer. Je ne le voulais pas. Mon corps avait tellement besoin d’un coup de pouce poudreux, quelle qu’il soit, que j’espérais que la douleur du sevrage me tuerait. Même si j’avais des drogues, je ne les prendrais pas. J’avais besoin de la sensation de mes muscles endoloris et de mes os presque cassés. Si je me concentrais sur ma torture maintenant, les horribles souvenirs se terniraient. Chaque minute passée semblait trop longue. Je pouvais revivre ce qui m’était arrivé en moitié moins de temps, et ça faisait trop mal. Mais tout cela était arrivé par ma faute. Dans cette minuscule cellule, encore une fois abandonnée de tous, je me demandais si tout le monde m’avait oubliée. Je ne les blâmerais pas s’ils l’avaient fait. Je le méritais. Après tout, j’avais presque tué l’homme que je pensais aimer et provoqué la mise six pieds sous terre de ma meilleure amie.

Ma mâchoire se contracta alors que la pression dans mes poumons augmentait. Le froid et la peur m’entourèrent une fois encore. Je glissai mes doigts dans mes cheveux emmêlés, tirant dessus aussi fort que je le pouvais. La douleur devrait faire disparaître tout cela. Si je pensais encore aux trente jours volés de ma vie, je m’effondrerais pour ne plus jamais me relever, alors je tirai aussi fort que je le pouvais jusqu’à ce que des touffes châtains restent dans mes mains crispées.

Oui, la palpitation sur mon cuir chevelu m’aida. Qui diable s’inquiéterait de ce à quoi je ressemblerais dans mon cercueil ? Y aurait-il même quelqu’un à mon enterrement ?

Et puis la chaleur de bras forts apaisa tout. Je me rappelai d’une emprise identique une semaine plus tôt, lorsqu’Allie Green avait risqué sa vie pour me sauver et que Julian Cross avait répondu à mon appel et était arrivé en courant dans l’allée. Depuis le moment où il m’avait entouré de ses bras cette nuit-là, la force de Julian ne m’avait jamais vraiment lâchée. Sa prise attentionnée autour de moi apaisa les tremblements. Il frotta sa joue contre la mienne, tenant mes mains remplies de cheveux entre les siennes, pressant ses lèvres chaudes contre ma tempe et mon front, murmurant des mots apaisants dans mon oreille. L’odeur de sa fraîcheur me remplit et je me blottis un peu plus profondément contre lui, me demandant si ce n’était qu’un rêve. Je priai pour que, par miracle, je puisse me complaire dans son réconfort un peu plus longtemps, parce que je ne voulais pas que mes horribles souvenirs se transfèrent au présent. Cela pouvait-il être vrai ? Était-ce vraiment fini ? Et si oui, comment son corps chaleureux pourrait-il être suffisant pour me lier à la vie ?

J’ouvris les yeux… et il était là, me tenant dans la sécurité de mon coin ; sauf que je n’étais pas exactement dans mon coin. Julian était assis derrière moi avec ses jambes et ses bras complètement enroulés autour de mon corps, mon dos contre sa poitrine nue, sa joue appuyant sur la mienne. Il faisait encore nuit dehors. J’avais dû le réveiller.

— Chut, tu es en sécurité, Kendra. Je suis là. Je te tiens. 

Il répétait ces mots chaque fois que j’avais une crise. Sa voix et son corps me ramenaient toujours dans la magnifique chambre de sa maison. Julian dormait sur le matelas près de la porte. Il ne voulait pas me laisser toute seule, m’accompagnant à la salle de bain et m’aidant à m’habiller alors que je me contentais de rester là, incapable de bouger. Au lieu de m’abandonner dans une clinique avec des médecins portant des tabliers blancs qui leur descendaient jusqu’aux chevilles, Julian avait insisté pour me ramener chez lui, et il s’occupait de moi depuis.

Je ne méritais pas sa compassion ni le temps qu’il prenait sur son travail. Mais il disait qu’il ne me quitterait plus jamais. Il ne permettrait jamais à un autre homme de me voler à lui. Parfois, je me demandais s’il faisait référence à son frère Tristan ou à Martinez, l’ordure qui m’avait kidnappée et que j’avais tué.

Un regret que j’avais retenu pendant des années planait sur mon cœur. Je voulais dire la vérité à Julian, mais je ne pouvais pas. Pas encore.

L’infirmière avait dit à Julian que je pouvais être suicidaire ; ce que j’étais. Après tout, voudriez-vous vivre si vous aviez été violée par des dizaines d’hommes, frappée au visage si vous étiez trop bruyante, agressée de façons dont personne n’oserait imaginer ? Je ne pensais pas pouvoir continuer. Comment vivre après quelque chose comme ça ? Comment mettre ensemble les morceaux brisés de votre corps et de votre âme lorsque vous ne pouvez même pas distinguer votre véritable passé d’un rêve ?

Mais alors qu’il me tenait là, sur le sol, l’espoir que j’avais une fois perdu grandit. Sa peau chaude réchauffait la mienne de caresses que je n’avais pas imaginé recevoir un jour à nouveau. Les lèvres douces que j’avais voulu sur les miennes depuis des années embrassèrent mon front, mes joues et mes épaules. Le contact doux des grandes paumes de Julian autour de mes mains apaisa les tremblements alors que mon corps s’affaissait complètement contre le sien, le laissant me tenir comme personne ne l’avait jamais fait. Ces interminables secondes suffirent à susciter de nouveaux rêves d’une vie possible. Ils furent suffisants pour me sortir d’une autre rechute.

Chapitre 2

L’odeur du thé à la camomille et du petit-déjeuner me réveilla, mais je n’avais pas faim. Eh bien, peut-être que si, mais m’abandonner à la nourriture était comme admettre que je méritais de manger. La lutte pour vivre me déchirait à chaque occasion que je pouvais trouver de me refuser une nécessité. Mon corps refusait toujours de coopérer. Au début, mon estomac avait refusé la nourriture, et ils m’avaient nourrie à travers un tube. J’avais même souillé mes draps dans l’espoir qu’ils se lasseraient de moi, mais il n’était jamais parti. Il était toujours resté à mes côtés. Et au cours des deux derniers jours, avec l’aide de Julian, j’avais réussi à ingurgiter quelques bouchées, de temps en temps.

— Bonjour. 

Le sourire prudent de Julian me salua. Je voulais lui sourire en retour et lui répondre, mais mes lèvres étaient complètement scellées. Je n’avais rien dit à personne depuis qu’ils m’avaient sauvée. Je ne savais pas quoi dire. Avant d’être enlevée, j’étais comme possédée par une véritable garce. Un fantôme devait m’avoir vraiment dans son colimateur. Ou peut-être n’était-ce qu’un prétexte pour traiter les autres comme de la merde. J’avais construit ce mur autour de moi que personne ne pouvait franchir. C’était un mécanisme de défense que j’avais utilisé depuis le lycée ; mais je ne voulais plus être comme cela, et je mesurai soigneusement ce que je devrais dire en premier. Qui remercier, auprès de qui m’excuser ; les premiers mots qui sortiraient de ma bouche étaient déterminants. Ils devraient exprimer ma gratitude et mon regret, et demander pardon en même temps.

Mais je ne savais pas par où commencer. Je ne savais pas comment communiquer ce que je voulais vraiment dire du fond de mon cœur sans ressembler à la garce que j’avais l’habitude d’être avant de m’attirer tous ces ennuis. Et prétendre que quelqu’un m’avait poussée à devenir si mauvaise n’était qu’une excuse. Alors je restais silencieuse, espérant que quelque chose finirait par cliquer dans ce cerveau grillé par la drogue qu’était le mien. Julian pensait-il que j’étais mentalement malade ? Probablement, et je ne pouvais pas l’en blâmer. Mais « inapte » était toujours mieux qu’une pute, une salope ou une amie sans âme.

Il se dirigea vers le lit avec un plateau et le posa sur la table de chevet. 

— Prête à manger ? demanda-t-il.

Je secouai la tête et mon regard dériva vers la salle de bain adjacente. Il me tendit la main comme chaque matin, et sachant exactement ce dont j’avais besoin, il me conduisit vers le lavabo. La chambre avait été dépouillée de tout ce que j’aurais pu utiliser pour me faire du mal. Je ne crois pas que j’aurais tenté quoi que ce soit ; pas avec Julian si près de moi. Si je mourais alors qu’il me surveillait, il se blâmerait pour le reste de sa vie. Je ne pouvais pas lui faire ça. Et je ne pouvais pas décevoir Allie ou Tristan. Ils avaient tous risqué leur vie pour me sauver.

Je m’assis sur les toilettes au moment où Julian se retournait. Après ce à quoi j’avais été soumise le mois précédent, cela ne m’embarrassait pas du tout. Une fois terminé, je brossai mes dents et tournai le robinet, laissant l’eau remplir la baignoire. Au début, le bruit de l’eau qui coulait était effrayant. Cela me rappelait le bruit de cette rivière à l’extérieur de ma cellule, mais cela disparaissait aussitôt que je plongeais mes orteils dans sa chaleur. Cette sensation était tellement différente de ce que j’avais vécu dans le donjon presque gelé.

— Tu veux prendre un bain ? demanda-t-il.

Je hochai la tête. Jusqu’à présent, Clara, ma gouvernante qu’on avait fait venir de Nouvelle-Zélande, m’avait aidé avec les bains. Julian avait toujours quitté la pièce afin de me laisser un peu d’intimité. Il se leva de la chaise où il était assis et dit : 

— Je vais chercher Clara.

Je me précipitai à ses côtés et lui serrai la main, le tirant vers la chaise et le priant des yeux de ne pas me laisser.

— D’accord. Je vais rester, mais je dois te dire que je ne suis pas un expert en bain de femmes. 

La plaisanterie qu’il essaya de faire contenait un soupçon de nervosité ainsi que quelque chose que je ne pouvais pas tout à fait déchiffrer. Il sourit avec ce sourire tordu qui était si typique des frères Cross. Les lèvres de Julian s’étirèrent dans un modèle identique à celui de Tristan. Mais là où une cicatrice soulevait la lèvre supérieure de Tristan, la bouche de Julian se recourbait si parfaitement que je trouvais difficile de me concentrer. Sa teinte rosée et sa forme pulpeuse étaient presque irrésistibles. Le bain moussant que je tenais glissa de mon emprise, se renversant sur le sol et sur mes chaussettes.

Je suis désolée, je suis désolée ! pensai-je en m’accroupissant sur le sol pour nettoyer le carnage, agitant désespérément mes mains afin de rassembler la matière visqueuse violette.

— Tout va bien, Kendra. Ce n’est pas grave.

Il se baissa afin de croiser mon regard et prit mes mains dans les siennes. Les mots apaisants firent des merveilles sur les tremblements de panique soudains qui me traversaient. Une fois, alors que j’étais prisonnière, j’avais fait tomber une bouteille, la renversant sur le sol. Les conséquences avaient été plus que préjudiciables pour mon corps : on m’avait assigné une punition au plus cruel des fétichismes.

Le souvenir d’être dénudée, les mains liées à une barre au-dessus de ma tête et les jambes largement écartées était encore frais. Les cordes à mes chevilles m’avaient brûlées. Mes poignets avaient saigné alors que mon poids entier reposait sur eux. Ils avaient placé un bâton vibrant et froid sur ma chair. Au début, j’avais contracté mes cuisses, essayant de m’éloigner, mais plus elles touchaient la pointe métallique qui était contre moi, moins je pouvais résister. Et après un moment, même si je ne le voulais pas, mon corps avait forcé mes hanches vers l’avant, se pressant contre l’objet vibrant, ne voulant rien d’autre que soulager la pression. En quelques minutes, ils m’avaient conduite au bord de la jouissance, seulement pour retirer le gode scintillant.

S’il vous plaît ! avais-je supplié dans ma tête, plongeant lentement dans un état hystérique. Et ils m’avaient touchée à nouveau, répétant le processus. Cela s’était poursuivi pendant un moment. J’avais perdu la notion du temps et j’avais désiré la jouissance parce que je n’avais pas le choix. Mon corps tout entier avait frissonné, les muscles tendus, désirant ardemment ces quelques secondes de plus d’une connexion qu’ils me refusaient. Une douleur lancinante palpitait entre mes jambes, se propageant dans tout mon corps. J’imaginais les lèvres de quelqu’un, là, simplement pour pouvoir jouir et arrêter cette torture. Mais les sadiques savaient ce qu’ils faisaient et ils ne m’avaient pas permis d’orgasme jusqu’à ce que j’aie presque failli mourir d’agonie. Je m’étais promis que si je m’en sortais, je ne laisserais plus jamais personne me toucher là. Je ne pouvais tout simplement pas.

— Chut, tu es en sécurité, Kendra. Je suis là. Je te tiens. 

Et comme toujours lorsque je me retrouvais dans la sécurité des bras de Julian, cela me ramena au présent. Je n’avais même pas remarqué qu’il m’avait pressée contre son corps, mais cela avait arrêté le souvenir, plus rapidement que d’habitude.

— Je nettoierai ça plus tard. Viens, dit-il alors qu’il me guidait vers la baignoire dans laquelle il versa le restant du bain moussant. 

Une odeur de lilas remplit la salle de bain. Des bulles blanches moussaient sur l’eau alors que Julian vérifiait la température avec sa main. 

— Tu peux y aller maintenant. Je serai là-bas, sur cette chaise, dit-il en la pointant du doigt.

Mais je m’accrochai à sa main. Je ne pensais pas pouvoir supporter qu’il soit si loin. Il était mon « maintenant », celui qui m’ancrait dans le présent.

— D’accord. Je vais rester avec toi, dit-il comme s’il lisait dans mes pensées.

Puis, comme un gentilhomme, il ferma les yeux. 

— Vas-y.

J’enlevai ma robe de chambre et mon pyjama en coton, et je me glissai dans la baignoire. Consciente de mon corps trop maigre, je voulais me noyer dans ces bulles, me couvrir aussi vite que je le pouvais, de sorte que Julian n’ait pas à me voir comme ça ; si différente des courbes parfaites et des seins ronds que j’avais exhibés à tous les hommes que j’avais croisés dans le passé – et même aux femmes. Eh bien, cela n’était plus. Je refusais de me comporter à nouveau de cette façon. Je ne voulais pas ce genre d’attention. Je devais retrouver mon chemin vers l’ancien « moi ». Celle que j’étais avant de tomber dans l’alcool et la drogue : forte et confiante, mais pas garce. Cette pensée avait tout l’air d’un conte de fées pour l’instant.

Je baissai les yeux sur mon corps. Ma poitrine presque plate et les os qui saillaient à travers ma peau seraient suffisants pour décourager qui que ce soit. Est-ce pour cela que je refusais de manger ? Je ne voulais l’affection physique de personne. Je ne pouvais pas susciter l’attirance de qui que ce soit, parce que cela voulait dire qu’on finirait par me toucher d’une manière que je ne voulais pas.

Glissant dans la baignoire, je laissai échapper un long soupir épuisé. C’était mon rituel quotidien, même si je ne le partageais qu’avec Clara, ma gouvernante. Elle me connaissait probablement mieux que je ne me connaissais moi-même en ce moment, et elle m’avait aidée à me remettre dans le passé.

Une semaine auparavant, je pensais que je ne ressentirais plus jamais la sensation quotidienne de l’eau chaude pénétrant ma peau, me réchauffant jusqu’au plus profond de mon être. On nous permettait seulement de prendre une douche deux fois par semaine, ou juste avant un emploi si le client était important. La plupart du temps, l’eau était froide, tiède au mieux. Ayant perdu tellement de poids le mois précédent, j’avais l’impression que mon corps était toujours gelé. Ces jours-ci, je dormais en portant des chaussettes chaudes et moelleuses, sous un édredon, et je frissonnais quand même.

— Ce sourire te va vraiment bien, dit Julian, me faisant sursauter. Prends ton temps. Tu as l’air d’aller mieux chaque jour qui passe, K. 

Il me regardait avec une adoration absolue. Mon corps fondit sous les bulles et mon estomac vide picota sous une sensation chaleureuse. Je m’étais demandée à plusieurs reprises pourquoi il était ici. Après que je l’aie rejeté et ce qui m’avait été fait, pouvait-il vraiment vouloir être près de moi ? Même s’il me pardonnait de m’être jetée au cou de son frère par méchanceté et d’être finalement tombée amoureuse de lui (ou plutôt c’était ce que j’avais cru), je ne pourrais jamais l’oublier – la culpabilité me consumerait à jamais. Mais je n’avais pas eu le choix. Ces drogues détenaient un immense pouvoir sur moi à l’époque, et même lorsque mon cœur m’avait guidé vers Julian, j’avais choisi Tristan, son frère cadet. J’avais quinze ans à l’époque ; Julian avait dix-neuf ans. Pendant des mois, j’avais été certaine de l’avoir fait par vengeance – en partie parce que je le pouvais, et en partie parce qu’il était sorti avec quelqu’un d’autre avant moi. Ouais, j’étais la reine des garces, et Jalousie était mon prénom.

Savourant de l’eau chaude, je voulus lui dire quelque chose, mais ma bouche était fermement scellée. Au lieu de cela, je pris une éponge et commençai à me laver. Julian s’assit sur le côté de la baignoire, observant alors que je tirais la mousse sur mes bras et ma poitrine. Il prit un gant, le trempa et se mit à me laver le dos. Je commençai par me recroqueviller.

— Je ne te ferai pas de mal, murmura-t-il.

Mes épaules se relâchèrent et je penchai la tête sur mes genoux pliés. Les frottements de Julian sur ma colonne vertébrale étaient plus bienvenus que j’aurais pu le penser. C’était comme si ses gestes lavaient tous ces souvenirs, un par un. C’était tellement différent de ce que je me souvenais qu’était un contact : attentionné et doux. Mon cœur battait la chamade dans ma poitrine, essayant de se libérer. Je n’avais jamais été aussi reconnaissante pour quoi que ce soit dans ma vie. Le frottement de ce gant sur ma peau était suffisant pour que j’aie l’impression que la gravité n’existait pas. Ou peut-être Julian provoquait-il ces sensations agréables ?

— Kendra, tu dois manger quand tu auras fini ton bain, dit-il. Sinon, ils vont te coller des tubes dans le nez quand le médecin viendra demain pour ta consultation hebdomadaire.

Je ne voulais pas voir un médecin. En fait, je ne voulais voir personne d’autre que Julian. Tristan était venu tous les jours. Je me sentais un peu mal à l’aise, et je ne pouvais pas regarder Julian de la façon que je voulais en présence de Tristan. J’avais surmonté la douleur d’avoir perdu Tristan, admettant finalement qu’il n’avait été qu’une autre dépendance. Bientôt, je trouverais également la force de m’excuser de l’avoir presque tué. Peut-être pourrait-il trouver dans son cœur la force de me pardonner et vraiment aller de l’avant avec Allie. Elle était si parfaite pour lui. Ils formaient un couple parfait. Mais pas encore ; je n’étais pas encore prête à affronter Tristan.

— Veux-tu que je te lave les cheveux ? demanda-t-il.

Je secouai la tête. Mon estomac grogna. Avec Julian à mes côtés, revenir à une sorte de normalité me semblait tellement plus facile. Il se leva, ouvrant grand les bras en tenant une serviette. Je sortis de la baignoire et il m’enveloppa dans le coton doux. De retour dans sa chambre, j’enfilai des vêtements propres. Je ne me lasserais jamais de l’odeur de propre de n’importe quel tissu. Je ne savais pas d’où provenaient tous ces vêtements, mais à en juger par leur qualité, j’étais certaine que la plupart étaient neufs – et certains étaient à moi, ceux que Julian avait rapportés de mon appartement. Je n’y étais pas encore retournée et je ne le voulais pas. C’était là qu’ils m’avaient enlevée : mon propre foyer. Ils m’avaient traînée hors de mon lit avec un sac sur la tête. Je n’étais pas non plus retournée à mon club Kissed, mais Julian m’avait assuré que tout se passait bien. J’aimais la façon dont Julian me parlait malgré ma bouche muette. Une partie de moi ne voulait pas retourner au travail. Le leurre des drogues et de l’alcool était encore trop vivace. Et même si je voulais ardemment être en bonne santé – et vraiment vraiment essayer de l’être – le besoin d’oublier et de soulager mon corps dans les limbes où je ne sentirais ni ne me soucierais de rien m’attirait. Même si je voulais le nier, j’étais encore accro. Pourrais-je guérir un jour ?

Chapitre 3

Pelotonnée dans mon lit, je vacillai entre le sommeil et la veille. Une brise fraîche remplit la pièce et j’ouvris les yeux. Le vent agitait les voiles blancs par la porte-fenêtre ouverte du balcon. Dehors, l’image d’une nuit parfaite était ternie par une conversation que j’avais surprise entre Julian et Tristan. Chacun des frères tenait dans sa main un verre de liquide doré que je pensais être du scotch. J’avais fermé les yeux alors que la pensée de l’alcool me donnait l’eau à la bouche et précipitait le sang dans mes veines. Je m’étais concentrée sur leurs voix étouffées, à peine assez fortes pour que je les entende.

— J’aimerais pouvoir entrer en contact avec sa famille, disait Julian à son frère. Il doit y avoir un lien qu’ils peuvent nouer avec elle pour la sortir de là.

— Elle n’a pas de famille, avait répondu Tristan. Elle n’a que nous. Cela a toujours été nous.

— Tu sais ce que je veux dire, Tristan.

J’avais ouvert les yeux.

Le frère de Julian avait baissé la tête, la secouant d’un côté à l’autre. 

— Je sais. Elle n’est pas prête pour ce genre de choc. Et nous devons d’abord voir ça avec eux. Tu sais quelles pourraient être les conséquences, n’est-ce pas ?

— C’est nul.

Julian avait donné un coup de pied dans un petit caillou sur le balcon. Appuyé contre la balustrade, il me tournait le dos. Avec le cou contracté et les pieds fermement plantés sur le sol, il avait baissé la tête sur ses bras.

— Cela fait partie du travail, avait déclaré Tristan.

— Rappelle-moi de ne plus jamais mélanger le travail et la famille. 

— Elle ne faisait pas partie de la famille à ce moment-là. Elle était un travail et un ordre direct. Si nous brisons le contrat, toi et moi ne serons pas les seuls à payer. 

Je m’étais demandée ce qu’ils voulaient dire. Pourquoi voudraient-ils prendre contact avec mes parents d’accueil ? Et en même temps, pourquoi ne pourraient-ils pas le faire s’ils pensaient que cela pourrait m’aider – ce dont je doutais. Le fait que j’ai rencontré la famille Cross alors qu’ils faisaient un travail, engagés par mon père pour me protéger, n’était pas un secret ; mais y avait-il plus ? Y avait-il une partie du service prodigué qu’ils n’avaient jamais divulguée ? Le jour où j’avais rencontré Julian et Tristan semblait si loin dans le passé, c’était parfois difficile de se rappeler tous les détails.

Cela devait être un rêve – mon imagination faisant encore des heures supplémentaires, entendant des choses que je voulais entendre, modifiant une conversation que je n’étais pas censée surprendre. Souhaitant retrouver ce moment de ma vie où tout était simple et lorsque les souvenirs ne me blessaient pas, je me blottis plus profondément sous les couvertures. Je me concentrai afin de sombrer à nouveau dans le sommeil. J’avais besoin de me concentrer sur le temps où tout ce dont je m’inquiétais, c’étaient les garçons idiots et quelle tenue porter. Les deux hommes les plus importants de ma vie m’avaient sauvée. Mais le jour où j’avais rencontré les frères Cross, ma vie avait changé, et j’aurais voulu savoir alors, pas des années plus tard, la raison exacte de ce changement.

Huit ans plus tôt – Centre du Canada

La traversée du Canada en train était censée être les vacances que nous n’avions jamais trouvé le temps de prendre. Mes parents et moi avions hâte de passer du temps en famille et en privé, loin des photographes et de la presse. Mon père était membre du Congrès depuis ma naissance et aux prochaines élections, il se présenterait peut-être à la Présidence. En tout cas, c’était ce que je l’avais entendu dire à Maman. Apparemment, les secrets étaient la spécialité de ma famille, mais la mienne, c’était de les découvrir. La nouvelle n’avait pas encore été rendue publique, je savais donc que c’était une conversation que je n’étais pas supposée avoir entendue. Ce voyage-surprise éveillait en moi comme une bulle d’excitation. Même s’il avait été organisé à la dernière minute, cela m’était égal.

La sécurité était toujours étroite autour de nous. Une limousine privée m’emmenait tous les matins à l’école et me ramenait ensuite. Je ne pouvais pas aller au centre commercial avec mes amies. Grant, le garde qui s’asseyait toujours dans le coin de ma salle de cours de mon école privée, n’était là que pour moi. Tricher aux examens avec lui ça devenait presque impossible – oui, j’ai bien dit presque. Les antisèches roulées dans un stylo transparent étaient encore la meilleure façon de le faire. Et si cela ne fonctionnait pas, il y avait toujours les pompes épinglées sur l’ourlet de ma jupe. Mais après l’incident dans mon école précédente, mes parents étaient sur leur garde et ils n’étaient même pas au courant de tout. Les douze dernières heures, ils s’étaient montrés nerveux, et je n’arrivais pas à me rappeler exactement pourquoi. N’étions-nous pas censés nous détendre durant un voyage ? 

Je n’étais pas une fauteuse de trouble, mais je savais comment m’adapter et survivre. Quelle adolescente ne le savait pas ? Dans un monde où vos vêtements, votre coupe de cheveux et la longueur de votre jupette dictaient votre place dans la hiérarchie lycéenne, survivre sans utiliser l’argent de ses parents relevait de l’impossible. Et je me refusais à utiliser la fortune de ma famille pour mon propre intérêt – je refusais d’être comme toutes ces bimbos parcourant les couloirs à la recherche de leur prochaine victime. Moi, j’étais moi-même et je ne laisserais personne définir qui j’étais. Il y en avait d’autres comme moi, je n’étais donc pas complètement seule. Pourtant, il n’était pas facile de faire une déclaration contre la plus grande des garces tout en conservant votre respect de soi. C’était l’une des raisons pour lesquelles j’avais changé d’école.

Maintenant, à quinze ans et sous constante surveillance, je devais faire preuve de créativité afin que ma vie sociale ne soit pas complètement imaginaire. Je m’étais faufilée dehors quelques fois par la fenêtre, tout ça pour trouver une escouade de gyrophares garés devant le cinéma lorsque je quittais la séance ou devant la maison d’une amie. Après ça, mes parents avaient installé un capteur sur la fenêtre de ma chambre, et ma maison devint une prison. Comment rencontrer un garçon convenable dans ces conditions ? Et trouver un garçon capable de plaire à mes parents était une mission que je m’étais jurée d’accomplir. La récente coupe lutin que j’avais exécutée et stylisée moi-même annonçait clairement quelque chose (une affirmation qui rendait mes parents furieux), mais comment allais-je le montrer à quelqu’un si je ne pouvais pas sortir ? Il devait y avoir un moyen.

Pourtant, aujourd’hui, en ce matin parfait, alors que je regardais défiler par la fenêtre du train des champs de blé jaune à perte de vue, un sentiment étrange s’attardait dans mes tripes, comme si une décision était sur le point de changer ma vie – et ce ne serait pas la mienne. Mes parents agissaient bizarrement depuis vingt-quatre heures. Ce voyage allait-il nous rapprocher ou nous déchirer ?

Nous étions installés à l’étage, où le plafond et les murs vitrés nous donnaient une parfaite vue panoramique des plaines. J’étais fascinée par le paysage depuis plus d’une demi-heure, me demandant à quoi ressemblerait la côte ouest du Canada. Mais avant, nous devions faire un arrêt au Fairmont de Banff – un hôtel style château niché dans la vallée des montagnes Rocheuses, surplombant un lac turquoise qui semblait être le centre du monde (en tout cas, d’après Google). Les beaux snowboardeurs s’attarderaient-ils sur les pistes ou dans les salons ? Et combien de liberté aurais-je durant notre séjour ? Peut-être devrais-je faire des plans afin de profiter de l’hôtel toute seule ?

Alors que je me réjouissais à l’idée de rencontrer un garçon sympa qui briserait enfin la carapace de mes parents, nous entrâmes dans un tunnel. Le train ralenti dans un virage. Le salon devint sombre un instant, et avant que les lumières illuminent la cabine d’une lueur douce venant du sol, je vis leurs reflets.

Ces sensations que je n’avais jamais comprises et dont les autres filles parlaient sans cesse, me submergèrent. Depuis les picotements dans les mains à la sueur dans le dos et aux papillons dans le ventre, je luttai pour garder la bouche fermée. Comment avais-je bien pu faire pour les rater ? Les frères Hemsworth, faites attention, vous avez de la concurrence !

Les deux frères semblables à des modèles, dont les gènes avaient sans aucun doute été brassés dans un bassin de beauté pure à s’en décrocher la mâchoire, auraient pu passer pour des jumeaux. Ils étaient assis, les jambes croisées, faisant défiler l’écran de leurs iPad. Leurs cheveux soyeux, rejetés sur le côté, semblaient avoir été coiffés par un professionnel. Je sus tout de suite qu’ils avaient un bon sens du style caché sous ces polos et ces pantalons impeccablement repassés. Tirés à quatre épingles, ces garçons – non, ces hommes – ne pouvaient pas avoir plus de vingt ans, ce qui en faisait des cibles parfaites pour moi. Le plus éloigné paraissait plus âgé d’un an ou deux. Son regard promettait danger et excitation, et je me demandai s’il aimait les filles plus jeunes. On avait dû me servir des trèfles à quatre feuilles ce matin au petit-déjeuner pour que je trouve ces deux-là dans le train. Comment avais-je pu ne pas les remarquer auparavant ?

— Je vais aux toilettes, dis-je à ma mère qui heureusement était trop occupée à lire un livre sur sa tablette pour remarquer la source de ma nouvelle fixation.

— Passe voir ton père à l’avant d’abord, s’il te plaît. Et dis-lui où tu vas. Sois prudente, Kat.

Pendant un instant, je crus entendre un léger tremblement dans la voix de ma mère, comme si c’était la dernière minute que nous passions ensemble. Elle serra fort ma main et la relâcha avec réticence. Elle ne pouvait être inquiète à cause de la sécurité. J’avais entendu mon père mentionner qu’il avait engagé pour nous protéger une équipe de professionnels, qui ne seraient pas visibles et que je n’avais pas repérés depuis que nous étions montés à bord.

Ne voulant pas de dispute ni attirer l’attention sur moi, j’obéis et me dirigeai dans la direction opposée des toilettes, vers mon père. Il se tenait dans le couloir entre les wagons, son téléphone à la main, parlant à un homme qui me tournait le dos. Alors que je m’approchai, j’entendis l’homme dire : 

— C’est soit ta carrière, soit ta fille, Stephen.

De quoi parlaient-ils ? Et avant que l’homme ne puisse en dire davantage, mon père me remarqua et le poussa discrètement du coude. Quoi que leur conversation ait pu impliquer, je savais que mon père ne laisserait jamais sa carrière souffrir, donc quoi qu’il ait pu envisager pour mon avenir, cela ne pouvait pas être bon. Mais à ce moment-là, j’avais des choses plus importantes en tête – à savoir les célibataires numéro un et deux que je planifiais de traquer pendant le reste du voyage. Ne voulant pas contrarier ma mère et attirer une attention inutile, je me hissai sur la pointe des pieds et embrassai mon père sur la joue. Gagner des points « petite fille parfaite » était également une de mes spécialités. 

— Je vais juste aux toilettes, murmurai-je.

Ses yeux brillèrent.

— Je t’aime, ma chérie.

— Je t’aime aussi, Papa, dis-je, extrêmement consciente de la bizarrerie d’un tel échange devant un étranger.

Le laissant là, avec un homme avec lequel il faisait probablement en affaires et que je n’avais pas envie de regarder, je retournai dans le compartiment vitré.

Alors que je passais à côté de ma mère, elle me souffla un baiser et se mordit la lèvre. Était-ce un mouchoir froissé que je voyais dans sa main ? Mais mes questions pour ma mère devraient attendre ; la curiosité me conduisait vers la partie du train où se trouvaient les toilettes. Je carrai les épaules et poussai vers l’avant les deux petites pointes dans mon soutien-gorge. J’étais plutôt en retard de ce côté-là, mais étant donné le décolleté naturel de ma mère, il y avait encore un peu d’espoir pour moi. La tête haute, je dépassai finalement les deux beaux mâles, jetant prudemment un coup d’œil au contenu de leurs iPad. Des images de bras tatoués et de piercings brillaient sur chacun de leur écran.

Je savais bien qu’ils n’étaient pas les modèles de vertu qu’ils voulaient paraître !

Quand je restai immobile plus longtemps que prévu, l’un des deux – le plus âgé – leva les yeux. Et ce premier contact me frappa. J’eus la sensation de me tenir allongée sur des rails, laissant passer les wagons d’un train au-dessus de moi, un par un, incapable de bouger, car si je le faisais, je mourrais.

Il sourit d’un petit sourire en coin qui réduisit mes jambes à l’état de gelée. Je détournai rapidement le regard et me concentrai sur le bout du wagon vers lequel j’étais censée me diriger, m’emmêlant presque les pieds. Sentant mon visage me brûler, je ne pouvais qu’imaginer la teinte rouge tomate s’affichant sur mes joues.

Quelle imbécile !

Aux toilettes, je me lavai le visage à l’eau froide et attendis quelques minutes que mon pouls ralentisse un peu. Tout en rajustant mon écharpe blanche, je me pinçai les joues pour ajouter un ton naturel à leur teinte. J’aurais dû dire quelque chose d’intelligent au lieu de m’enfuir comme une gamine immature ! Mais je n’avais jamais rencontré personne comme eux. En un seul regard, la gravité avait été volée sous mes pieds. Comment avais-je pu être assez chanceuse pour les voir ? J’avais dû dormir sur un lit en forme de fer à cheval. Prenant une profonde inspiration afin de me donner du courage, j’ouvris la porte, me préparant mentalement à leur demander le temps qu’il faisait. Non, c’était stupide. Nous étions dans un train, où le climat n’avait pas vraiment d’importance. En outre, lorsque nous n’étions pas dans le tunnel, on pouvait voir le soleil briller à travers les vitres sans aucune trace de nuage dans le ciel. Peut-être devrais-je leur demander s’ils passaient eux aussi la nuit à Fairmont ?

Sortant des toilettes, je trébuchai et rentrai dans quelqu’un.

— Je te tiens, dit-il, tout en me tenant les bras afin de me stabiliser. 

Lorsque je levai les yeux, il était là, les yeux baissés vers moi, me fixant comme s’il avait été en train de m’attendre, ses prunelles, deux gemmes couleur noisette, me transperçant.

— On peut y aller sans risque ? demanda-t-il.

Que diable était-ce censé vouloir dire ? Pensait que j’avais empuanti les toilettes ? Oh mon Dieu. Ça n’aurait pas pu être plus humiliant !

— Je plaisante, Chérie. Comment t’appelles-tu ?

Il s’appuya contre la porte que j’avais fermée, me bloquant le passage. Son parfum était entêtant. Son odeur masculine ne ressemblait à aucune eau de Cologne utilisée par les garçons de ma classe.

— K… Katherine, mais tout le monde m’appelle Kat. 

On aurait dit que mon corps ne m’appartenait plus. Allez ! Tu peux le faire ! me dis-je.

— Et toi ?

Pour les dix années à venir, je me demanderais comment j’avais fait pour parler à ce moment-là.

— Julian. Julian Cross. 

Il tendit la main, se présentant comme s’il était James Bond ou quelque chose du genre. Mais aucun James Bond n’aurait pu faire le poids face à Julian, parce qu’aucun d’entre eux ne venait tout droit du paradis. Je résistai à l’envie de regarder derrière lui pour vérifier s’il n’y avait pas une paire d’ailes dans le dos, car si quelqu’un m’avait dit qu’il était un ange, je l’aurais cru.

J’avançai la main. Le membre pétrifié disparu au creux de la sienne quand il me la serra.

— Je dois aller demander à ce qu’on monte le chauffage ?

Je fixai ses yeux profonds, sentant une bouffée d’excitation se répandre en moi. Était-ce possible de tomber amoureuse au premier regard ?

— Pourquoi ?

— Parce que tes mains sont gelées.

À cet instant, je réalisai que ses grandes mains enveloppaient les deux miennes. Julian les massa délicatement, puis les attira vers lui et souffla chaudement dessus. Je dus m’appuyer contre le mur.

Que quelqu’un me tape derrière la tête afin que je puisse parler à nouveau !

Je ne pus émettre le moindre son. Julian se tenait là, réchauffant mes mains tout en me regardant dans les yeux, et j’avais l’impression de pouvoir lui confier ma vie.

— Tu dragues encore des petites filles ? dit une voix derrière eux.

Julian lâcha ma main et se retourna avec un froncement de sourcils vers le sosie dans l’allée que je croyais être son frère. Et notre connexion d’une minute disparut encore plus vite qu’elle était apparue.

— Salut, je suis Tristan. 

Il me tendit la main, s’imposant entre nous.

— Kat, dis-je plus bravement, le saluant.

Tristan n’avait pas l’air aussi intimidant que Julian, peut-être parce qu’il était un peu plus jeune. Bien que leur ressemblance soit troublante, je me sentais tout de même plus attirée par le frère aîné, qui, j’aurais pu le jurer, me dévorait de ses yeux pénétrants.

— Vous êtes en vacances en famille ? demandai-je.

Les deux frères se regardèrent, et Tristan répondit :

— Ouais, on peut dire ça.

Mince, ai-je dit quelque chose qu’il ne fallait pas ? Cela avait-il été immature de ma part ?

Julian et Tristan étaient suffisamment âgés pour voyager seuls, pourquoi avais-je pensé qu’ils étaient ici en famille ? Peut-être parce qu’ils se ressemblaient tant ? 

— Nous rendons visite à une tante sur la côte Ouest, répondit Julian, interrompant mes pensées. Et toi ?

— Oh...

Soudain, notre escale à Fairmont n’avait plus l’air aussi importante que de rester dans ce train avec ce duo.

Tristan nous avait dépassés et se tenait maintenant derrière moi. Pendant un instant, je me sentis comme la garniture d’un sandwich parfait. Je ne savais pas où regarder, derrière ou devant moi. Pourquoi a-t-il fait ça ? Il m’était devenu presque impossible de me concentrer sur l’un comme sur l’autre.

Un son aigu me transperça les oreilles quand les freins crissèrent stoppant le train dans son élan et me donnant la chair de poule. Je fus projetée vers l’avant, directement dans les bras de Julian. Il s’accrocha à une poignée au plafond, supportant son poids et le mien alors que nous étions poussés l’un contre l’autre. Tristan était juste derrière moi, me pressant contre Julian. La tête du plus âgé des frères se tourna rapidement vers le salon dans lequel nous nous trouvions quelques minutes plus tôt. Il reporta son regard sur Tristan et quelque chose passa entre eux, comme s’ils connaissaient un secret qui m’échappait. Il y avait clairement une connexion fraternelle entre McMagnifique et McFantastique.

L’écho soudain d’une fusillade résonna dans mes oreilles. J’avais déjà entendu des coups de feu auparavant – même si bizarrement, je ne parvenais pas à me rappeler où – et ce bruit ne pouvait rien être d’autre. Des hurlements et des cris se succédèrent, alors que chacun des tirs réguliers résonnait depuis le salon, comme si quelqu’un avançait de rangée en rangée, tuant les passagers. Il n’y en avait pas beaucoup, à peine une demi-douzaine, mais mes parents…

Mes parents !

Je regardai par-dessus l’épaule de Julian alors que le coupable en masque noir pointait le canon de son arme sur ma mère.

Mon cri fut étouffé par la main de Julian. Tristan ouvrit la porte des toilettes et nous poussa à l’intérieur. Agrippant mon bras de sa main libre, Julian me serra contre lui. Pressée entre les deux frères, je sentis les larmes monter à mes yeux et couler sur mes joues. Je remarquai que Tristan tenait mes mains inertes et les massait entre les siennes. L’inquiétude sur son visage m’atteignit lentement et je me demandai si nous serions les prochains sur la liste.

— Chut, Kat, je te tiens. Je ne laisserais personne te faire de mal, murmura Julian à mon oreille comme si nous nous connaissions depuis des années. Nous ne pouvons rien faire pour eux maintenant. Je vais enlever ma main de ta bouche si tu promets de ne pas crier. Peux-tu faire ça pour moi ?

J’acquiesçai.

— C’est bien.

Il retira lentement sa main. Tristan sauta sur la cuvette des toilettes et commença à batailler avec le plafonnier. Le train était complètement à l’arrêt maintenant. Une légère odeur de poudre à canon et d’autres produits chimiques, dont de l’essence, se répandit dans l’étroit compartiment où nous nous entassions. Les coups de feu étaient de plus en plus assourdissants à chacune de mes respirations.

— Ils vont nous tuer. 

Je ne voulais pas que mes mains tremblent comme elles le faisaient. Je voulais paraître brave, comme les frères, mais mon corps agissait sans mon consentement. Et mon souffle – il était si court que des points noirs passaient devant mes yeux.

— Chut, je te tiens. Respire, répéta Julian en me regardant droit dans les yeux et guidant mes respirations grâce aux siennes. 

J’inspirai profondément.

— C’est bien.

Son approbation m’aida à prendre une autre inspiration et la laisser s’échapper, copiant la façon dont il respirait.

— Ne fais pas de bruit, Kat.

Une fois que Tristan eut retiré l’ampoule, les toilettes sombrèrent dans l’obscurité. Je l’entendis batailler encore quelques secondes. Les mains de Julian glissèrent jusqu’à ma taille. En d’autres circonstances, je me serais collée contre lui et je l’aurais probablement embrassé, mais mon corps tremblait alors qu’il passait en mode « instinct de survie ». Et qu’était-il arrivé à Tristan ? S’était-il glissé hors des toilettes ?

— Mets les bras en l’air. Je vais te soulever. Tristan va t’aider à grimper dans le compartiment au-dessus.

Est-ce que c’est vraiment en train d’arriver ?

Je fis ce que Julian me demandait. Dès que mes mains furent en l’air, je sentis Tristan les attraper fermement. Il me souleva facilement et Julian plaça mes jambes sur ses épaules. Dieu merci, j’étais en jean aujourd’hui ! Je rampai jusqu’à Tristan sur les genoux. Ici, de fines fentes dans les parois latérales illuminaient un passage que l’on ne pouvait emprunter qu’à genoux. Julian était juste derrière moi avec une lampe torche dans la bouche. Où a-t-il bien pu trouver ça ? Il referma la trappe dans le plafond et se tourna vers moi.

— Qui êtes-vous exactement ? demandai-je.

— Nous faisons partie de l’équipe de sécurité de ton père. Nous allons te protéger.

Évidemment ! Parce que je ne pouvais tout simplement pas rencontrer des types sexy avec des talents d’agents secrets, n’est-ce pas ?

— Nous devrions retourner chercher mes parents.

Tristan et Julian échangèrent un regard.

— Ils sont peut-être en vie, argumentai-je en réponse à ce qu’ils ne disaient pas.

Je ne pleurais pas, pas encore. L’adrénaline coulant dans mes veines m’empêcherait de me laisser aller pendant encore un moment. Continuant sur mes genoux douloureux, je suivis Tristan vers l’arrière du wagon. D’autres coups de feu retentirent derrière nous, mais ils étaient de moins en moins fréquents.

— Nous reviendrons dès que nous t’aurons fait sortir. Tu ne voudrais pas que nous échouions pour notre première mission, n’est-ce pas ? demanda Julian.

— Je suis votre première mission ? demandai-je d’une voix furieuse. Mon père n’emploie jamais personne d’inexpérimenté.

— Hé, nous t’avons sortie de là, non ? dit Tristan en se retournant vers moi avec un regard noir.

— Pas encore.

J’entendis un petit rire derrière moi alors que Julian me poussait les fesses en disant :

— Plus vite, K.

J’aimais sa façon de m’appeler K, comme si nous nous connaissions depuis plus de quinze minutes.

Nous atteignîmes l’arrière et Tristan s’occupa des vis d’une autre trappe. Il sortit quelque chose de sa poche et après une série de bruits secs, le toit s’ouvrit. Le vent frais aplatit mes cheveux. Les deux poignées de gel que j’avais utilisées plus tôt pour maintenir mes pics échouèrent. Mes joues me faisaient l’effet d’avoir été victime d’une séance de sèche-cheveux glacé, et si j’ouvrais la bouche, j’aurais eu l’air d’un clown. Sans parler des insectes qui se coinceraient entre mes dents ! L’air s’engouffrait dans le tunnel comme une tornade qu’on aurait invoquée.

Tristan nous guida vers le bord du train où il m’aida à descendre par une échelle. Julian suivit, se retournant régulièrement pour regarder derrière lui.

— Nous devons sortir du tunnel, dit Julian en me prenant la main. 

Tristan attrapa l’autre au même instant.

— Et pour mes parents ?

Les deux frères m’entraînèrent loin du train.

— C’est toi notre objectif. Je te promets que le reste de l’équipe de sécurité fera tout son possible pour les sortir de là.

Une fois sortis de l’obscurité, nous sautâmes par-dessus un accotement raide dans des buissons jaunissants. Je ne vis plus rien durant les quelques instants qu’il fallut à mes yeux pour s’habituer à la luminosité. Je perdis l’équilibre et dégringolai vers le bas de la colline, entraînant les deux frères avec moi. Des cailloux se logèrent dans ma chair, les épines des buissons m’éraflèrent les bras et les jambes et je n’osais même pas penser à mes cheveux qui ressemblaient probablement à un nid d’oiseau. Un coude me frappa dans les côtes et j’eus envie de vomir. Au dernier tonneau, mon talon rencontra une mâchoire, puis nous terminâmes finalement notre descente dans un fossé.

Au début, je pensai que l’atterrissage n’avait pas été aussi violent que je l’avais imaginé, jusqu’à ce que je voie que j’étais en fait tombée sur Julian. Il se força à sourire malgré la douleur, mais ne lâcha pas mes hanches. Il leva des yeux brillants vers moi et ce sourire paresseux qui me rendait folle étira ses lèvres.

— Je te tiens. 

Et pendant cet instant, j’oubliai où je me trouvais et ce qui s’était passé. La poussière retomba autour de nous. Je passai les doigts dans ses cheveux, et remarquai soudain le sang qui recouvrait mes mains. Je n’étais même pas certaine d’où il venait. J’inspectai mon corps à la recherche d’une coupure et pour m’assurer que je n’avais rien de casser.

— Merde ! gémit Tristan derrière nous. 

À quelques mètres sur le côté, ce dernier était allongé, jouant avec sa lèvre supérieure fendue. Je voulais lui demander s’il allait bien, mais Julian interrompit mes pensées.

— Est-ce que tu vas bien ? 

Il attira mon attention sur sa belle bouche.

— Oui, et toi ?

— Oui.

— Je vais bien aussi, dit Tristan en se redressant et en s’essuyant la bouche de la main. 

Du sang s’étala sur sa joue.

— Tu es blessé. 

Je descendis lentement de sur Julian et me traînai à genoux jusqu’à Tristan. Du sang coulait de sa lèvre supérieure et j’étais certaine qu’il aurait besoin de quelques points de suture. Retirant mon écharpe blanche, je la retournai du côté le plus propre et la lui tendis.

— Elle va être foutue, protesta-t-il.

— Pas autant que ta lèvre. Sers-t’en au moins pour arrêter le saignement.

Il hésita.

— Je te laisserai m’en acheter une autre. Prends-la. 

Je tendis le bras afin de guider sa main, pressant l’écharpe contre sa bouche, tout en me demandant si Julian avait lui aussi eu l’air si innocent lorsqu’il était plus jeune.

— Bon, et maintenant ? demandai-je. 

Et avant que l’un ou l’autre puisse répondre, une grande détonation retentit dans la vallée. Le sol trembla sous nos pieds. Des cailloux et de grosses pierres dévalèrent la colline que nous avions dégringolée. Au-dessus de nous, des flammes jaillirent du tunnel tandis que des explosions résonnaient pour la seconde fois.

— Oh mon Dieu ! Mes parents ! 

Je bondis sur mes pieds et commençai à courir vers la boule de feu, mais Julian m’arrêta et m’agrippa fermement.

— Lâche-moi ! hurlai-je jusqu’à ce qu’il me musèle avec une main sur ma bouche.

— Chut, il n’y a rien que tu puisses faire pour eux maintenant, K.

— Je ne suis pas certain que notre équipe de sécurité ait survécu à ça non plus, murmura Julian.

— Probablement pas. 

Tristan se tenait debout, hypnotisé par les nuages de fumée qui s’échappaient des flammes gigantesques.

J’arrêtai de me tortiller dans l’emprise ferme de Julian. Les deux frères avaient la bouche ouverte, regardant le feu consumer le tunnel et tout ce qui s’y trouvait, des flammes de peur se reflétant dans leurs yeux. Pour la première fois depuis que je les avais rencontrés, ils étaient purement et simplement choqués.

Les mots de ma mère m’avisant d’être prudente étaient les derniers que j’avais entendus de sa part. Et je n’arrivais même pas à me souvenir des derniers mots de mon père. Je croyais que c’était « je t’aime », mais ses lèvres avaient semblé continuer à bouger après ça. Il avait dit quelque chose d’autre dont je n’arrivais pas à me souvenir – et je ne savais pas pourquoi.

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